Transcription des pages du carnet de Marcel ARVISENT sergent Observateur

Avec l’aimable autorisation de son petit-fils Claude ARVISENET

Durant la guerre, son grand-père rapportait chaque jour la vie quotidienne sur des carnets et c'est à l'aide de ses carnets, qu'il a écrit un livre qu'il a nommé " les cahiers du Sergent Marcel Arvisenet" ce livre il l'a commencé le 10 août 1919 et il l'a terminé le 26 janvier 1928.

DE L’ARTOIS A L’ALSACE

Par

UN ANCIEN DU 407ème R.I

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Je dédie ces pages de gloire et de misère à mes camarades, frères de combat de la 7ème escouade de la 9ème Compagnie du 407ème R.I.

A Vous Frères d’armes, qui le jour ou votre caporal tomba sur le champ de bataille de VERDUN, sous une pluie d’obus, de grenades, sous les rafales de mitrailleuses, avez risqué votre vie pour sauver votre cabot. Ce dernier a rassemblé ces souvenirs de guerre, et cela pour montrer la camaraderie des anciens de la 7ème escouade.

                                                                                                

Sergent ARVISENET

ARTOIS

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HEBUTERNE :   ( I )

Le soleil tombe lentement à l’horizon, derrière les bois qui entourent Vauchelles et Authie. Au fur et à mesure qu’il disparaît, la nuit envahit la plaine et l’ensevelit dans l’ombre. C’est l’heure où la tranchée s’anime et, toujours muette, commence à s’agiter. C’est l’heure des relèves, l’heure des postes d’écoute, l’heure qui exige une plus grande surveillance. De temps en temps,  on entend le crépitement d’une mitrailleuse. C’est l’heure aussi où l’artillerie, devenue prudente à cause des lueurs du feu des canons, se tait. Les lance-bombes, les crapouillots s’en donnent  à plein gosier, sans craindre le coup de canon brutal, dont la voix vient de se taire pour un moment. En longue file à travers les boyaux étroits, les hommes de ma compagnie, qui se sont reposés pendant le jour en deuxième ligne, vont lentement, péniblement, pour renforcer leurs camarades restés dans la tranchée. Personne ne dit mot ; quelquefois un poilu glisse et tombe ; un juron à voix basse sort d’entre ses dents, car le moindre bruit attire presque toujours une salve sifflante de 77.

Peu à peu, la tranchée se peuple ; à chaque créneau, fusil approvisionné, un soldat veille, collé au parapet, immobile et muet. En avant, au milieu du réseau de fils de fer, blottis dans le trou qu’ils ont atteint en rampant, l’œil et l’oreille aux aguets, le doigt sur la gâchette, fouillant l’obscurité, les guetteurs du poste d’écoute épient attentivement sur la terre, à une centaine de mètres, une ligne plus noire, qui est la tranchée allemande !

On ne voit rien, on n’entend rien ! Pas un bruit, pas un souffle ! On écarquille les yeux pour essayer de voir ce qui se passe devant soi.

Devant la tranchée, et dans les boyaux, le travail continue chaque nuit, sans se terminer jamais ! Ce sont des réseaux de fil de fer, hachés par la mitraille, qu’il faut tendre à nouveau ; une brèche à boucher dans le parapet, ou un boyau comblé à déblayer.

La tâche répartie, chacun sans bruit se met au travail, sous la protection  des camarades restés dans la tranchée de première ligne, pour faire face à toute attaque.

Les travailleurs, n’ayant conservés que leur équipement, s’attellent à l’ouvrage. Lentement, en rampant ou debout, ils escaladent le parapet, gagnent l’emplacement désigné, et se mettent à accomplir l’ouvrage urgent. Ceux qui restent dans les boyaux s’escriment de la pelle et de la pioche, en évitant tout bruit révélateur.

Mais malgré toutes les précautions, la belle tranquillité dont on jouissait au commencement de la nuit ne dure pas ! Brusquement, de la tranchée allemande, sans que rien ait pu faire prévoir son envoi, une fusée éclairante, avec un sifflement doux, jaillit et monte dans l’espace, grande flèche lumineuse laissant derrière elle un sillage de feu ; puis elle s’épanouit et flotte lentement, mollement dans l’air pur durant quelques secondes, quelquefois une minute, étoile monstrueuse dont la clarté blafarde, éclaboussant le sol de lueurs livides, fouille les replis du terrain, illumine les coins sombres.

Surpris par son apparition, les travailleurs se sont aplatis, le nez en terre, et tant qu’elle brûle, ils demeurent étendu, sans un mouvement, retenant leurs souffle, semblables à s’y méprendre aux morts qui parsèment la grande plaine d’ Artois !   Malgré l’immobilité des corps, les cœurs battent rudement sous les capotes souillées de boue. Ont-ils été vus ? Ne l’ont-ils pas été ? Leur angoisse dure peu, car si les Allemands soupçonnent leur présence, une grêle de balles arrive en trombe, trouant, hachant le réseau et s’enfonçant en terre avec un bruit mou. Alors les travailleurs n’ont plus qu’a revenir en rampant, le plus vite possible, dans la tranchée, car les Allemands éveillés vont arroser copieusement de projectiles pendant la nuit ce coin suspect.

Souvent les travailleurs quittent à peine leur chantier, qu’une pluie de shrapnels, sifflante et

vrombissante, s’y abat rageusement, labourant la terre de ferraille et faisant voler les cailloux. Le concert habituel commence ! De nos tranchées, nos crapouillots répondent ; leurs projectiles éclatent avec une flamme énorme, en faisant un bruit infernal ! La réplique ne se fait pas longtemps attendre, à notre tour, nous sommes arrosés, sans que rien n’annonce leur arrivée, semblant tomber du ciel, les bombes dégringolent et leur éclatements ébranlent le sol, émiettant les crêtes des parapets. Cet échange de politesse dure ainsi, une fois commencé, jusqu’au matin, heureusement plus bruyant que dangereux, accompagné de coups de fusils, appuyé par des rafales d’obus dont notre 75 gratifie, de temps en temps les tranchées ennemies. Sous cette avalanche de fer et de feu, au milieu de cette infernale musique, devant ce féerique feu d’artifice, dont les fusées éclairantes sont des chandelles romaines,

et qu’alimentent sans cesse bombes et grenades, les veilleurs, collés au parapet pour éviter les éclats, jeunes ou vieux, territoriaux ou réservistes, poilus des vieilles classes et Marie-Louise de la classe 1915 rêvent à la douceur du foyer, aux êtres chers quittés depuis longtemps, confiants dans leurs voisins qui doivent les éveiller en cas d’alerte. Debout, la tête appuyée sur le créneau, ils piquent un petit somme, que coupe, de temps en temps, un obus ou une bombe éclatant à proximité.

Lentement, les heures s’écoulent, monotones ; peu à peu, les étoiles palissent, la nuit devient moins noire ; c’est le jour qui s’approche ! Une bande jaune surgit à l’horizon, derrière la tranchée ennemie, annonçant le soleil. Mortiers et lance-bombes se taisent, les détonations deviennent plus rares.   Une accalmie s’étend sur les tranchées qu’envahit le sommeil, et la lassitude de la nuit blanche. Débouchant des boyaux de communication, des hommes surgissent, un seau fumant à chaque main : le café !

  La nuit est finie .