LE POILU

Un romancier, dont je ne me souviens plus du nom, a dit du poilu : " C’est une broussaille épaisse de poils, noirs, ou blonds, ou roux ; figure de poltron, d’amant ou de penseur, au regard morne, angoissé ou rêveur."  Il est bien vrai qu’un civil d’une grande ville de l’arrière, rencontrant au coin d’un bois un poilu sortant d’une tranchée, se demanderait avec anxiété si ce n’est pas un bandit !

A quoi ressemblons-nous avec tout cet attirail : armes, cuirs, quincaillerie ? Sur le dos, une musette où le chocolat voisine avec le tabac et un saucisson poussiéreux, des cachets enveloppés dans du papier graisseux !  Un sac sur le dos où sont entassés chaussettes, chemises, mouchoir, rasoir, savon et brosses ! Où Rabelais, Victor Hugo, Molière voisinent avec un roman policier ou l’Art de se faire aimer !  Sur ce sac, quelques couvertures qui sont jaunes de boue, enveloppées d’une toile de tente imperméable. Sur le faîte de ce monument, gamelle et marmite !!   Mais, dans tout cet attirail, j’oublie la pelle-pioche ou la pelle-bêche, les cisailles pour couper les barbelés, les souliers de repos, la paire de sabots, sans compter l’éternelle pipe !  Voilà le poilu !  Au repos comme aux tranchées, c’est  l’amateur du pinard qui noie le cafard ; c’est l’homme qui se cache pour essuyer une larme les jours de cafard ; qui, pendant la nuit, embrasse dans l’ombre, d’un long baiser passionné et doux, le portrait de la femme aimée, épouse ou fiancée !

La vie n’est jamais gaie dans la tranchée, mais le rire, la blague française sont là, qui fusent, et plus d’un, sous l’infernal bombardement, mourut le sourire sur les lèvres !

Il faut avoir vu l’arrivée de l’homme de lettres ! Les yeux s’allumaient ! Ah ! cette attente pendant la distribution ! On se demandait : Aurai-je une lettre aujourd’hui ? Je n’en ai pas eu depuis deux jours !! Et si il y en avait une, comme elle était vite ouverte ! On la parcourait en vitesse ; on la relisait plus lentement ! Ce moment était béni !!

Combien d’heures j’ai passées pendant les longues nuits d’hiver, à rêver, en me promenant dans la tranchée pour me réchauffer les pieds, et en été, assis sur la banquette de tir, ou couché à plat ventre dans un trou d’obus ! Je pensais à mon pays, à mes Parents ! Heureux celui qui pouvait oublier ! On oubliait bien un peu  le passé, mais l’avenir effrayait !! Demain ! Ah, comme ce mot était angoissant ! Où serons-nous demain ? De quoi demain sera-t-il fait ? A Verdun, couché à plat ventre dans des trous, sous l’enfer de la mitraille, je demeurais rêveur en voyant tous les cadavres en putréfaction qui m’entouraient ! Pauvres camarades tombés depuis plusieurs mois, dont la chair était noircie par le soleil et dévorée par la vermine ! C’était horrible !    Je me disais : Qui sait si, demain, je ne serai pas couché, moi aussi, comme ceux-la ? Et dans un mois, je serai desséché comme eux, et mangé par les corbeaux !

L’homme change dans une vie pareille ! On reste gai, mais ce n’est qu’un masque ! L’âme est trop triste, et rien ne peut égayer le cœur ! On est jeune de corps, mais l’âme, elle, a vieilli de vingt ans !  La nuit dans les tranchées, même dans le sommeil, on est hanté par l’idée de la mort ! On partageait son temps à oublier, à chercher l’oubli, à se battre et mourir. Quelle obsession !!

Je me souviens de cette pensée du bulletin des Armées : " L’homme le plus brave peut être celui qui a le plus peur, car la bravoure consiste à dominer la peur ! "