LA RELEVE.

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Qu'est ce que la relève? D'après un journal du front, je ne me souviens plus du titre, en voici la définition vraiment exacte:

" La relève, c'est un mot magique! Savoir quand on sera relevé est la suprême curiosité! Etre relevé est le suprême soulagement! L'heure de la relève est, pour ceux qui quittent la tranchée, le terme de longues fatigues, parfois de longues souffrances, souvent de longs danger! Quel que soit leur courage, leur esprit de sacrifice, les " bonhommes " qui, après tout, sont des hommes, saluant avec joie, ceux qui les viennent remplacer! Ils leur sont reconnaissant de leur exactitude, les maudissent  s'ils sont en retard! L'opération d'une relève s'entoure d'un véritable cérémonial! Lorsque une compagnie vient occuper, pour la première fois, un secteur, elle set précédée d'agent de liaison, chargés de reconnaître les boyaux, et l'emplacement des sections. Les deux Capitaines, le partant et l'arrivant, se présentent l'un à l'autre! Le partant passe les consignes à l'arrivant; il lui tend un reçu de tout le matériel qu'il lui transmet. Le nouveau venu signe l'inventaire les yeux fermés.

            Dans les sections, les mêmes formalités s'accomplissent: Les quatre chefs de section qui arrivent reçoivent des quatre anciens chefs qui partent quatre inventaires de matériel.  Les hommes placés sur les banquettes, cèdent leur place de bonne grâce, et les  arrivants posent à voix basse aux partants des questions rapides… " Est-ce bien marmité ici? "  Pour un même secteur, une même troupe, une même tranchée, un même emplacement de tir, la réponse diffère, suivant le tempérament de l'interrogé, son temps de service au front, le climat où il est né! La réponse est aussi hâtive que la question: " Non, ça va, ils nous ont laissés tranquilles! " ou bien " Ah mon vieux! Qu'est ce qu'ils nous ont balancé! "

            Alors saisie d'une inquiétude aussi vague que le renseignement obtenu, la relève entre en possession de l'héritage de fatigues et de danger qui lui est légué!

            Pourquoi dit-on, qu'elle que soit la nature du terrain, qu'on monte aux tranchées, et qu'on en descend, C'est peut-être parce qu'on monte au danger? Ou qu'on descend dans le calme!!

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Le 6 Octobre venait de se passer sous de violents tirs de barrage. La nuit descendait lentement; assis dans la tranchée, couverts de boue, pas lavés depuis quinze jours, nous attendions que le mot de " Relève " résonne dans la tranchée.

            Soudain, Adrien DIDIER, l'agent de liaison de la section, débouche en courant du boyau NICHT, et nous dit en passant:

" Vous savez, on est relevés! "

" Vrai? Par qui? "

"Ah, vous savez, c'est un tuyau… mais ordre de se tenir prêts! "

            Sur ces mots, DIDIER disparaît derrière un pare-éclat. Il allait porter un pli au Capitaine MOREAU. Le sergent SCARONI donnait bientôt de ordres:

" Equipez-vous, en silence! "

            Une heure après, dans la nuit, des ombres se glissaient sans bruit, et descendaient vers nous. Courbés sous le sac, les hommes de la relève arrivaient:

" Les copains, on vous remplace! "

            De suite, sans un mot, sans un ordre, nous retirons nos fusils des créneaux; et nos remplaçants debout sur la banquette de tir, nous finissons de nous équiper. Bientôt, alignés les uns derrière les autres, nous prenons la direction de l'arrière, après un adieu bref au régiment qui vient de nous succéder, sur se sol arrosé de notre sang, dans cette tranchée conquise par notre régiment, et où nous avons laissés tant des nôtres!!

            La nuit est très obscure, mais cela n'empêche pas d'avancer très vite, ce qui produit des à coups  dans la colonne. Nous avions hâte, ce jour là de quitter cette côte 119, ce Bois de la Folie, pour retourner dans des pays habités, où il ne pleut pas des marmites!!

            Chacun se taisait, avançant le plus vite possible, piétinant, sans les voir, les cadavres que le dernier bombardement avait semés dans les boyaux; dégageant, d'un violent coup de tête, les branches ou les fils qui faisaient obstacle, et faisant éclabousser la boue.

            Au détour d'un boyau, GIQUEL André, 1ère  Section, s'arrêta un instant pour rattacher ses bandes molletières. Un obus arriva en ronflant, éclata sur le parapet, et lui broya la tête! Pauvre GIQUEL, Toi si heureux d'être relevé…

            Rapidement, après cet incident, nous gagnons la route de Béthune, le boyau d'Ecoivres. Une fois au village de la Targette, nous ralentissons notre marche, car il y a moins de danger. – Ah, qu'il fait bon respirer l'air pur, après quinze jours d'enfer!!

            Sur le bord de la route, gisent quelques cadavres noircis, tordus et raidis, datant des premiers jours de l'attaque… Nous n'osons pas les regarder, de peur de reconnaître des camarades du Régiment.

            Nous arrivons à Bray, puis à Ecoivre; nous reprenons goût à la vie, et oubliant les camarades tués ou blessés, restés sur le champ de bataille, nous nous réjouissons en pensant à la bonne paille fraîche où nous allons dormir la nuit prochaine! En tête de colonne, quelques camarades se sont mis à chanter.

            Le jour se lève. A l'horizon le soleil monte, et dans la plaine d'Artois, on entend chanter l'alouette qui a l'air de saluer, de son chant matinal, les Poilus du 407, qui ont battu la Garde Prussienne!!

            Les premiers rayons du soleil viennent nous caresser, et vont sécher nos uniformes de boue…

            Décidément la vie a du bon!!!

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