Le Valdahon le 24 janvier 1915.

Bien chers Parents,

Nous avons reçu l’ordre hier samedi de laver nos treillis ce matin, mais n’ayant pas trouvé d’eau au lavoir et mon fourbi étant tout astiqué, je viens avant la soupe reprendre ma conversation de dimanche dernier.. Il faut que je vous conte d’abord comment ce jour là s’est terminé. Le caporal ayant fait une observation a un parisien forte tête, celui-ci lui a répondu et pendant l’appel, au lieu de se boutonner comme cela doit se faire, il s’est empressé de faire le contraire, d’où deux jours de salle de sergent de semaine. Mécontent, il s’est mis à rouspéter ce qui a fait doubler la punition. Finalement, il a pris son paquetage, et l’a tout lancé au milieu de la chambrée et a pris ensuite une crise de nerfs. Nous lui avons copieusement arrosé la figure d’eau fraîche, puis à 10 heures, comme tout le monde en avait assez, nous l’avons porté à moitié nu au milieu de la cour dans la neige où il a gigoté pendant une demi-heure. Le sergent après cela, nous l’a fait prendre à quatre sur nos épaules et mener en prison où il passera quatre jours  et il peut s’estimer heureux de s’en tirer à si bon compte.

On me donne en ce moment une lettre de tante Virginie où j’ai l’agréable surprise de trouver un mandat de 10 F. Après ma lettre je vais lui répondre de suite et la remercier. Jeudi soir, étant en train de nettoyer mon fusil, j’ai été tout surpris de voir Marcheret s’amener dans ma piaule et me présenter un paquet. J’ignorais naturellement son triste voyage à Montmerle. Je vous remercie de ce colis, le tout m’a fait grand plaisir et a Damour également car j’ai partagé avec lui le morceau de fromage. La vaccination a eu lieu cette semaine. J’y ai échappé, étant en ce moment au bureau en train de faire estimer quelques-uns de mes effets. Je ne me suis fait payer que mes souliers, mon chandail, 2 paires de chaussettes, couverture et pantalon et j’ai bien fait, c’est dérisoire ce qu’ils remboursent  tout cela, 8 F les grollons, 30 sous le pantalon et 1 F les chaussettes. J’ai retiré 21 F 50 du tout. Le lendemain, pendant que mes camarades restaient au lit, on nous a envoyés seize, pour décharger en gare un wagon de charbon. Ah mes amis ! Quelle fatigue, nous avons trouvé le moyen entre nous seize et dans toute notre journée d’en décharger juste la moitié, c’est vous dire qu’on ne s’est rien cassé, d’ailleurs pour ce qu’on est payé, nous en faisons toujours assez.

Il a continué à neigeoter toute la semaine avec un froid de loup. Ce temps là, nous laisse au moins plus de loisirs, plus de grollons ou galoches à astiquer, en revanche, les routes sont devenues unies comme un miroir, ce qui rend la marche et l’exercice plus pénibles. On ne rencontre aucune voiture, la circulation ne se fait plus qu’en traîneaux, bref on se croit vraiment en Sibérie.

Nous avons fait cette semaine notre première marche un peu sérieuse. Dix huit kilomètres avec tout l’équipement mais le sac vide, elle ne m’a pas trop fatigué ? presque moins que l’exercice, nous commençons à être entraînés et ne nous fatiguons plus comme les premiers temps.

Depuis dimanche, nous avons employé nos journées comme il suit. Le matin on ne sort pas de la chambrée, le sergent nous fait la théorie un moment puis, c’est du maniement d’armes jusqu'à la soupe, le rassemblement a lieu ensuite à midi ou midi et demi et jusqu’au soir nous avons fait sur route du pas cadencé avec mouvements d’armes divers, arme sur l’épaule etc… en marchant bien entendu. Ensuite de l’escrime à la baïonnette ou de la gymnastique ou bien encore du tir debout, à genoux, couché, parcourir parfois 100, 200, 300 mètres sans être vu. En rentrant, nous allons quelques fois au bois chercher  du bois mort et nous ramenons, chacun notre fagot.

Tous ceux qui avaient demandé à aller dans la cavalerie ou l’artillerie, nous ont quittés cette semaine pour Besançon, il seront de là, dirigés sur leurs corps respectifs et seront bientôt remplacés ici par des réformés ou auxiliaires pris pour le service armé. La cavalerie est reformée avec des chevaux venus d’Amérique.

Maintenant que je commence à connaître le métier, cela va tout seul. Je ne suis pas en retard d’ailleurs sur mes camarades pour la manœuvre, il n’y a qu’au tir où la vue me fait défaut. Je suis d’ailleurs très bien avec mes chefs immédiats (caporal ou sergent) et à part les corvées auxquelles on ne peut se soustraire, comme de chambre de soupe etc…  je n’en ai encore pas fait d’autres.

Je vais vous quitter chers parents et terminer mon journal, pour envoyer à Fareins une petite lettre, qui j’en suis sûr fera plaisir à grand-mère.

A bientôt je l’espère de vos nouvelles, recevez en attendant mes meilleurs baisers.

Paul