Mercredi 6 avril 1915

Bien chers Parents,

Je vous écris de notre tranchée où nous sommes au repos en ce moment, il est 5 heures et nous venons de manger la soupe, du rata et du singe. Nous sommes partis lundi matin  et comme d’habitude la journée s’est passée à cantonner dans le même bois de sapin, puis à 6 h du soir nous nous mettons en route pour nos terriers. Avant d’arriver au village, on prend notre boyau, 500 ms de pas de gymnastique, car les boches tapent de temps à autre sur la route et sur ce malheureux pays dont pas une pierre ne sera bientôt debout. Ensuite c’est comme dans les contes, nous nous défilons dans une maison détruite et au milieu des ruines nous descendons dans le boyau qui nous conduit ici. En ce moment, les obus passent en masse au-dessus de nos têtes, c’est un duel formidable d’artillerie. Ah! La belle musique, ça ne fait que siffler et péter sec car les batteries sont tout à côté de nous. Nous sommes dans la même tranchée que précédemment qui est entièrement creusée dans la craie. Pour la première nuit, nous nous sommes fait copieusement arroser, car le temps s’est mis à la pluie, mais la journée a été magnifique. Seulement les marmites ont rappliqué vers une heure mais sans perte pour nous comme à l’habitude. En somme, il n’y a que la nuit qui est un peu dure à passer, car on trouve le temps long. Il est vrai que nous avons par les nuits noires, un feu d’artifice à volonté avec les fusées éclairantes. Quand au jour on n'en parle pas, les distractions sont nombreuses et variées, la meilleure est celle qui consiste à roupiller quand on n’est pas de garde. Puis on regarde bombarder les aéros, on tire dessus, mais c’est de la poudre envoyée aux moineaux, car aucun n’a encore été descendu. Il est vrai que cela les oblige à décamper. Il y a encore les obus que l’on suit au son et que l’on regarde éclater. Vous voyez donc que les distractions ne nous manquent pas aussi quand il fait beau temps.

Tout va bien, mais malheureusement aujourd’hui la pluie à recommencé et les boyaux sont remplis d’eau, enfin ce sont là les petits inconvénients du métier.

Nous passons aussi notre temps, à faire des bagues en aluminium avec les fusées des 77 boches que nous pouvons trouver, ce sont là de jolis petits souvenirs que certains fabriquent en vrais artistes. J’ai envie d’en faire autant, aussi je recevrais avec plaisir un petit colis (par la poste celui là ) contenant une petite lime demi-ronde, même deux et un couteau, car j’ai perdu le mien et il m’a été impossible d’en trouver un autre.

Au lieu de rentrer ce soir au cantonnement nous faisons trois jours au lieu de deux sans être fâchés, nous aimons autant être ici qu’à l’exercice. J’ai reçu ce matin une carte de Monsieur Janique qui me dit avoir quitté dernièrement la Champagne, il était donc pas loin de moi, et une autre de tante Francine. Après demain j’écrirai à mesdames Janique et Boisson, vous voyez la correspondance ne me manque pas. Je vous écrirai maintenant plus souvent je vous le promets. Marius m’a écrit également, il me dit qu’il passe le conseil le 31 courant et qu’il n’est pas bien portant en ce moment. S’il en est ainsi, je lui souhaite d’être ajourné encore une fois, quoique je ne pense pas que la classe 17 vienne au feu.

Dimanche, nous n’avons fait qu’aller au tir à trois km de notre patelin, depuis que j’ai changé de fusil, je fais des tirs épatants, celui que j’avais avant portait trop à droite.

Nous allons à la relève jusqu’à onze h et demi. Je vous quitte donc en vous embrassant comme je vous aime.

Paul