L'ADJUDANT SCARONI.

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J'ai fait la guerre pendant quatre années au 407ème R.I. – J'y ai vu des hommes d'une très grande bravoure; des sous-officiers qui n'avaient pas peur de la mort. Des officiers héroïques, mais, jamais, je n'en vis un plus beau, plus grand, plus brave et plus héroïque que notre bon Sergent Angel SCARONI!! ( Nommé Adjudant avant la guerre, SCARONI, Italien d'origine, naturalisé français, était carrier dans les Vosges, où il était marié et père de famille.

            Jamais je n'ai vu cet homme dire un mot de travers à ses hommes. Il était aimé par tous. Pour nous, ce n'était pas " L'Adjudant " – c'était SCARONI. Après six mois de tranchées,  il avait une citation à l'ordre d' l'armée –Une citation à l'ordre de la division. – Il avait sur la poitrine, à côté de la croix de guerre, la médaille de sauvetage, qui lui avait été donnée, avant la guerre, pour avoir sauvé deux enfants, qui se noyaient dans la Moselle.

            Voilà quel était mon chef de section au moment de l'attaque du 21 Février, à Givenchy.

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            Comme je l'ai écrit dans un article précédent, nous avions laissés cent trente deux camarades entre les mains de l'ennemi: morts, blessés ou disparus. L'Adjudant SCARONI était de ces derniers!

            Il neige, depuis le 21 au soir, et les cadavres de nos camarades sont recouverts d'un manteau blanc. A présent, le brouillard a succédé à la neige, et les barbelés se couvrent de givre.

            Le 23 Février, vers midi, à travers la brume, les sentinelles de la ligne de soutien aperçoivent une silhouette jaunâtre qui rampe dans la neige! Un adjudant de la 10ème compagnie ordonne de tirer. Une vive fusillade crépite; l'ennemi tire à son tour! Puis les coups de feu s'égrènent, pour cesser brusquement… On ne voit plus rien… Si… On vient de remuer devant nous! Plusieurs coups de feu crépitent… Un homme apparaît, de l'autre côté des barbelés; plein de boue, hâve, déguenillé. Il tombe sur le sol. On le croit mort… Non! Il se soulève, se met à genoux dans la neige, et levant les bras au ciel, crie, d'une voix douloureuse et que nous croyons reconnaître:

" Amis….. ne tirez pas….. c'est moi! moi….. SCARONI….. France! France! ….. Soldats du 407, ne tirez pas….. C'est moi SCARONI….. "

Et, sur ces mots, il s'écroule dans la neige, vaincu par la souffrance!! Plusieurs soldats de la 9ème bondissent vers notre cher chef. On le soulève, et placé sur un brancard, on l'emporte dans nos lignes!! Au moment ou la brume se lève, l'ennemi, debout dans sa tranchée, salue par des hourras ce Brave, qui vient d'échapper à la mort!!!

            Cet homme admirable avait été enseveli par l'explosion d'une torpille. Evanoui. Quand il revient à lui; il réussi à dégager sa tête. La neige tombe à gros flocons… il entend parler: ce sont des allemands! – L'ennemi ayant occupé nos premières et deuxièmes lignes, SCARONI se trouve enseveli entre la nouvelle première ligne ennemie et la ligne de soutien. Il passe le reste de la nuit dans la neige. Il réussit à se déterrer; il a la figure et les mains gelées! La journée se passe, encore, et  sous peine d'être fait prisonnier, ou de tomber sous les balles ennemies, il doit rester là, dans l'eau glacée! Ses mains se gonflent, ses jambes se raidissent! Il sent venir une mort lente et cruelle; son sang se glace dans ses veines! Mais ce héros  trouve la force de résister. Il ne veut ni mourir, ni se rendre! La deuxième nuit survient… Elle se passe… cinq allemands sont là, à trois mètres de lui; ils ne l'ont pas vu! Depuis qu'il est là, l'ennemi a occupé notre ancienne ligne, l'a aménagé, et déjà, il creuse des abris.

            A cinq heures du matin, l'horizon blanchit, puis les crêtes de Souchez et de Givenchy apparaissent sous la neige. Un brouillard épais obscurcit le secteur; du givre blanchit les troncs d'arbres. SCARONI sent le froid engourdir ses membres; une douleur sourde lui tenaille la poitrine; son estomac creux réclame une nourriture dont il est privé depuis 48 heures!

            Il va regagner nos lignes! Il ne veut à aucun prix se rendre prisonnier! Il profite que notre artillerie déclenche un violent tir sur l'endroit ou il se trouve… Il s'arrache à son linceul de neige. Les sentinelles ennemies sont cachées dans leur trous pour éviter les éclats de nos 75, qui rasent la tranchée de près, pour aller éclater quelques mètres plus loin.

            SCARONI se moque de la mort! Il fonce, et dans un effort suprême, franchit la tranchée. Il vient tomber sur les créneaux, manque rouler sur la sentinelle à plat ventre! Se relève, éperdu, et fuit dans la direction d'où viennent les 75. Un allemand a entendu du bruit. Il se lève, voit ce français qui se sauve, et en criant " werda " fait feu sur lui!  SCARONI se laisse tomber au moment ou la balle lui siffle aux oreilles… Un obus rase son dos, et va éclater sur la tranchée ennemie. Pendant que les éclats vrombissent autour de lui, SCARONI se relève et court pendant quelques mètres; mais vaincu par la fatigue, il s'abat… il se traîne, rampe pendant des heures, à moitié gelé, ne pouvant plus respirer, l'air glacé lui brûlant les poumons; des glaçons après sa moustache, le ventre vide! Enfin! Il se dresse sous les balles françaises et ennemies, et vient tomber dans les bras des survivants de la 9ème, qui l'embrassent de joie, et l'emportent au poste de secours, où le Commandant LEROY, Chef du 3ème Bataillon, vient, en pleurant, embrasser ce rescapé qui avait vu la mort de près!!

        Quelques jours après, une Citation à l'Armée, et la Médaille Militaire, récompensaient notre brave SCARONI! En juin une quatrième palme était gagnée à Verdun. Il obtenait sa sixième citation fin septembre, toujours à Verdun.

            Le 7 Décembre 1916, à Bonzée ( Woëvre ) je le recevais dans mes bras quand il tomba, mortellement blessé, frappé par méprise, d'une balle française. J'entends encore ses dernières paroles:

" – CŒUR… ARVISENET… mes amis… je suis perdu, je le sent!… Oh, c'est terrible. Mourir ainsi, tué par une balle française!!…- "

            Il se révoltait devant cette mort, lui qui aurait voulu tomber en pleine action, à la tête de ses hommes. Le sang l'étouffait. Il avait le poumon perforé de part en part, ayant reçu le coup de son ordonnance, CASTEL. Ce dernier, navré, pleurait et voulait se tuer.

" Mon pauvre CASTEL… si je meurs, ce n'est pas ta faute… Tu as fait tout ton devoir… c'est la destinée!…. "

            SCARONI, à l'agonie, consolait son meurtrier, à genoux devant lui, et lui pardonnait son geste.

            Toute ma vie, je reverrai cette scène, si triste. Une tranchée éclairée par la lune blafarde; Un groupe de soldats pleurant leur chef. Moi, à genoux avec CŒUR, soutenant la tête de l'Adjudant!

            L'Aumônier, Monsieur l'Abbé HENIN lui donna les derniers secours de la religion.

            Deux heures plus tard, il râlait, et les brancardiers arrivaient avec le Major; mais, hélas, il n'y avait rien à faire! SCARONI essaya de se soulever, et d'une voix entrecoupée par la mort, il nous parla:

" Amis… c'est la fin… je suis perdu… vous direz à ma chère Femme que j'ai pensé à elle jusqu'à la fin…. A mon Colonel…. que je regrette de ne pas mourir sous les balles ennemies… A vous….. tous….. adieu… "

            A ces mots, il retomba. Une mousse rose à ses lèvres il se raidit… des mots passèrent sur sa bouche… on entendit:  Maman….. ma chérie…..Colonel……

Il joignit ses mains , eut un dernier sursaut, et son dernier soupir s'exhala de ses lèvres!

L'Adjudant SCARONI était mort!!

Le 8 Décembre, nous l'accompagnions à sa dernière demeure, au cimetière du Bois de Bonchamps.

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