Mardi 20 avril 1915.

Bien chers Parents,

Au lendemain de notre premier séjour dans les tranchées, je viens vous raconter un peu comment on y passe son temps.

D’abord, nous sommes cantonnés à 18 km en arrière des premières lignes, on s’y rend la nuit et on en revient de même. En y allant nous avons pu admirer l’ingéniosité des cantonnements d’arrières lignes, qui sont de véritables merveilles d’architecture nègre, maisonnettes en terriers, en bois, terre, etc. Puis ça été une petite ville entièrement détruite, ou prend le boyau qui doit mener aux tranchées de premières lignes, ah! Quelle longueur de boyau 3 à 4 km et vous savez la nuit on trouve le temps long en marchant la dedans, enfin, nous arrivons aux tranchées avancées à 300 ms des boches, où nous sommes de garde jusqu’à minuit. Le secteur que nous avons à surveiller est parfaitement tranquille, les boches ne tirent pas, et pour ne pas être ennuyés, nous en faisons de même. Il n’y a que l’artillerie qui de temps en temps, envoie quelques obus dans nos tranchées ou les leurs ; l’un d’eux a tapé dans notre trou, mais n’a fait que démolir un créneau sans faire de mal à personne. A minuit, on va se coucher dans les abris jusqu’à 4 heures, où tout le monde doit se trouver dans la tranchée jusqu’à 6 heures. Je suis allé au poste d’écoute à 1 heure, de là, j’entendais parfaitement les boches creuser et saper, et même babiller. A droite et à gauche, ils ne cessent de tirailler jour et nuit  à la lueur des fusées éclairantes, mais chez nous, nous n’avons pas tiré un seul coup de fusil d’un côté et de l’autre. Nous sommes d’ailleurs bien protégés par des créneaux en acier que les balles ne traversent pas. Quel monde que ces tranchées modernes, il y a des routes nationales avec téléphone, la place ou le carrefour untel, le plus malin s’y perd les premiers temps comme cela m’est arrivé, et pour se retrouver, il n’y a que marcher et chercher. Ce qui est moins amusant, c’est de rentrer au cantonnement. Bon sang que c’est long, 18 km, nous sommes rentrés hier au soir à minuit et nous en avions assez. A droite de notre tranchée, nous voyons à peu de distance, les côtés de Reims. Si joseph vous donne son adresse, n’oubliez pas de me l’envoyer. Ma santé est toujours excellente, sauf un sale rhume que j’ai attrapé, je ne sais où.

Nous avons eu la chance, pour notre début de campagne d’être favorisés par un temps splendide, et il fait un soleil épatant.

J’ai reçu la dernière lettre d’Hortense qui est passée au Valdahon et je pense que les trois que je vous ai envoyées depuis mon départ vous sont également parvenues.

Il faut que j’aille au bois.  Mille baisers.

Paul