Dimanche 9 mai 1915.

Bien chers Parents,

Pour une fois, nous avons enfin un dimanche relativement tranquille. Comme exercice, nous ne ferons qu’aller au tir à 2 h 30 à 3 km d’ici. Cela ne veut pas dire que je n’ai rien à faire aujourd’hui. Nous venons de manger la soupe et jusque là je n’ai fait que faire une toilette complète, laver et raccommoder mon linge. Nous sommes rentrés des tranchées vendredi à la pointe du jour et nous avons roupillé jusqu’à la soupe, quant à la soirée, heureusement qu’elle fut assez longue pour nettoyer tout notre truc, car cette fois, sur la ligne de feu, nous n’avons pas eu de chance, la pluie s’est mise de la partie et nous nous sommes fait copieusement doucher. Les boyaux étaient pleins d’eau, ce qui a été pour nous une occasion unique de se payer un nettoyage complet et à bon marché de nos ripatons. Notre séjour s’est prolongé de 24 h sur les deux jours de précédemment et s’il avait fait beau personne n’aurait songé à s ‘en plaindre.

Aujourd’hui le temps est magnifique, et nous avons attenant à notre cantonnement un grand pré avec une superbe allée de marronniers où il fait bon tirer sa flemme quand par hasard le temps le permet.

Je ne vous ai pas encore dit que je suis passé grenadier depuis quinze jours déjà, nous faisons notre instruction là dessus trois fois par semaine, avec un petit canon d’environ 10 cm de diamètre sur 1 m de long, et d’un mortier formé d’un culot d’obus de 105 monté sur un petit affût de bois. Nous lançons nos grenades qui sont de 6 sortes soit avec ces deux instruments, soit à la main. Les unes sont chargées avec de la poudre noire, d’autres à la chéditte ou au fulme coton, nous en avons une d’un système anglais qui se lance au fusil Lebel avec une cartouche spéciale ou une ordinaire dont on enlève la balle et la moitié ou le tiers de la poudre. Je ne vous en dis pas davantage là dessus car ça ne vous intéresse peut-être guère.

J'ai reçu hier en même temps que la carte de Hortense une lettre de tante Marie d’Isenave contenant un mandat de 5 f . Elle me dit que leur neveu Louis Boyer qui est de la classe 14 est au feu depuis le commencement d’avril. On ne leur écrit plus depuis le 15 et qu’ils commencent à en être en peine, car jusqu’à présent ils recevaient régulièrement des nouvelles  toutes les semaines. L’oncle François, va retourner dans son ancien secteur et dit qu’il va regretter le bois où il se trouve actuellement.

Je vois que pour mon paquet je vous ai bien donné d’embarras mal à propos. J’ignorais qu’il fallait savoir le dépôt du régiment, d’ailleurs je ne sais pas bien où se trouve celui du 407, on m’a bien dit que ce devait-être au 60 à Besançon, mais je n’en suis pas certain, nous laisserons donc cela de côté quoique ici tout soit horriblement cher, je préfère y acheter que d’envoyer par la poste, cela reviens encore meilleur marché. N’oubliez pas tout de même de m’envoyer mes limes et surtout un couteau qui me fait terriblement besoin. J’ai reçu en bon état votre dernier paquet qui m’a fait grand plaisir, mais la bretelle de la musette est un peu courte, ce qui ne l’empêche pas de bien faire mon affaire.

J’ai reçu également une carte que m’ont envoyée, Marie-Louise, Marcelle et la petite Hortense qui me disent très gentiment combien elles pensent toujours à moi. J’y ferai réponse aujourd’hui.

Ma très sérieuse grande sœur a eu une bonne idée de me glisser ainsi une carte réponse dans sa lettre, à l’avenir continuez à le faire, mets en même deux chaque fois mais sans adresse ou tout du moins ne la mets pas sur toutes, car ne vous en déplaise, je ne les destinerai pas toutes à vous.

J’arrête ici mon bavardage faute de savoir que dire et termine en vous embrassant tous comme je vous aime.

Paul