Dimanche 16 mai 1915.

Bien chers Parents,

J’ai reçu hier la lettre d’Hortense, qui vous le voyez n’a mis que trois jours pour venir me trouver au front dans ma tranchée. Je les ai parfois en 2 jours, vous voyez donc que je suis plus favorisé que vous sous ce rapport. Je crois que si les miennes mettent si longtemps à vous parvenir, cela doit-être fait exprès, pour que si certains mettent quelques renseignements militaires ils n’aient plus aucune valeur à l’arrivée. Vendredi dernier, on a donné l’ordre à 1 h de s’équiper pour partir à 2 h 30 dans les tranchées où nous sommes actuellement et d’où je vous écris. Elles sont à gauches de nos anciennes positions et à 8 km sur la droite de Berry en Bac, d’où nous étions cantonnés, il y a environ 22 km.

Ici les boches sont à plus de 1000 ms de nous, c’est vous dire qu’il ne se tire pas de coups de fusil, mais l’artillerie montre à peu près la même activité qu’à Reims. Notre séjour sera, je crois de 4 jours en première ligne, 4 en seconde et peut-être autant au « repos exercice ». Au point de vue service, nous sommes plus tranquilles qu’anciennement, la présence dans les tranchées de tir, est d’environ 4 h la nuit soit de 20 h à minuit ou de minuit à 5 h. Tout le monde doit y être car c’est le moment le plus propice à une attaque. De jour, il reste seulement deux hommes dans la tranchée, ce qui fait 2 h seulement de garde à chacun. Avec cela, les abris sont tout proches. Voilà le bon côté de notre nouvelle installation, mais il y en a un autre qui n’a rien de séduisant, c’est qu’il faut aller à la soupe, au jus, et aux autres distributions à 3 km en arrière dans un village appelé Villers-Franqueux, qui est entièrement en ruines. Si jamais le métier des fromages ne va plus après la guerre, je veux me faire maçon, je vous assure qu’ils auront de quoi s’occuper par ici.

Vous voyez donc qu’en somme, nous ne sommes pas trop à plaindre. Hier matin, nos artilleurs ont canonné un avion boche qui venait se promener au-dessus de nous avec un Birube (canon anti-aérien) et lui ont bien tiré au moins 40 obus sans l’atteindre. Dans la soirée ça été le contraire les boches tiraient à coups de mitrailleuse, sur l’un des nôtres sans résultat également. Il y en a constamment qui se baladent au-dessus de nous.

J’ai reçu le dernier paquet un jour après votre lettre, le gruyère était épatant dans ma soupe. Je vous quitte chers parents, pour répondre à Lizy qui j’en doute bien, puisse avoir une permission comme il le dit. A bientôt je l’espère le plaisir de recevoir de vos nouvelles. Envoyez moi donc sous 2 ou 3 enveloppes un peu de papier à lettre, je n’en ai plus et je ne sais où en trouver. Je charge Hortense de donner un grand bonjour à tous ceux qui pensent à moi, sans oublier nos voisins. Gros mimis à Fareins et à vous tous.

Paul : qui compte tout de même 5 mois de moins.