LA BATAILLE DU 23 JUIN 1916.

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Depuis vingt quatre heures, nous sommes dans cet enfer. Nous avons déjà des pertes assez lourdes: Le bombardement est tellement violent !! C'est terrible !! surtout par ces chaleurs de juin! On étouffe! Et impossible de manger…

La section se trouve à flanc de coteau sur la pente N.E. de Vaux-Capitre. A notre droite,  le ravin des Fontaines, et, de l'autre côté, le bois Fumin, et Crénois. Je suis dans un petit trou d'obus aménagé, avec COLLARDOT. Nous l'avons un peu creusé, et nous avons placé des rondins au dessus de nous, pour nous garantir des éclats d'obus, et nous tenir un peu à l'ombre.

Dans les trous d'obus, à droite, se trouvent JOSTEINS, CARAMINO et GUIGNARG, DUPLAIN, BOZONNET HERBRECHT et GIROUD – DIDIER et CHALLES – PONCET, JOSSERAND et RIQUET. Un peu à l'arrière de cette ligne de trous d'obus, le P.C. de la section: Lieutenant RIGAULT, Sergent PERRICHON et le soldat BRIQUET.         - Plus à gauche, c'est notre petit Sergent Fabien Cœur, avec CHAPUIS, BERTHIER, LALIGUE et CORNEC.

Je passe des noms, car j'en oublie, et depuis huit ans, la mémoire me fait défaut! J'ai tellement vu passer de soldats dans ma section pendant quatre ans de guerre! que je peu en oublier.

Le jour se lève! A trois heures du matin, un violent tir de barrage se déclenche! 77mm., 105, 120, 150, 210, 305, 380 – tous les calibres! Des milliers d'obus éclatent en même temps… Le bois de Vaux-Capitre est une fournaise! La fumée obscurcit le ravin des Fontaines. On entend les grosses marmites qui s'en vont vers la Fourche semer la mort au milieu de nos batteries…

Au milieu des explosions, on entend des cris. A ma droite, un 88mm. éclate sur le parapet d'un trou voisin! J'entends hurler… C'est CARAMINO qui vient d'être touché, dans la poitrine et dans le dos. Monsieur l'Abbé HENIN, superbe de sang-froid, arrive pour le panser, sous la pluie de mitraille!

" Alerte! Aux armes !! … Les boches attaquent ! … "

Je me soulève: en effet, les allemands sortent de leur tranchée. Ils arrivent en masse! Je dis à COLLARDOT: " nous allons nous mettre dans le trou d'obus, à côté de celui de GIROUD. Nous sommes trop avancés! "

En effet, notre trou d'obus est à quelques mètres, en avant des camarades. CŒUR nous crie de nous dépêcher! Dans le ravin, la première section commence le feu. On entend la voix du Lieutenant MILLOT donner des ordres. Les mitrailleuses du bois Chénois commencent à tirer sur l'ennemi. C'est un crépitement sans arrêt.

Je me  mets à genoux dans mon trou, et, prenant mon sac, je m'apprête à le mettre sur mon dos. Je n'en ai pas le temps. Au moment ou je le soulève, une flamme brille devant mes yeux! Une  violente explosion! Un choc sur tout le corps! Je suis projeté à terre, sous un tas de débris de ferraille et de bois… Je m'évanouis…

Quand je reviens à moi… je me demande où je suis? Je sens une douleur aux jambes… Je me figure avoir les jambes broyées… Des milliers de balles passent au dessus de ma tête. Une mitrailleuse crépite  à quelques mètres. Où sui-je ??? Je ne vois plus clair… Je sens du sang qui coule sur ma figure. Mes mains me brûlent… Je me souviens!   J'ai été blessé tout à l'heure! J'essaie de me soulever… Impossible! Je suis pris sous un arbre qui s'est écroulé sur mon trou. Je veux détourner une branche avec ma main droite: je pousse un cri de douleur! J'approche mes main de mes yeux, et je réussis à les voir… Elles sont rouge de sang… J'ai les deux mains traversées. Je remue les doigts à peine. Ma capote est remplie de sang… J'essuie mes yeux… Je commence  à voir à quelques mètres de moi.

La fusillade ralentit… pour cesser complètement.  On remue derrière moi: c'est COLLARDOT qui, à moitié assommé par un morceau de bois, revient à lui. Il rampe vers moi:

" ARVISENET, tu es blessé ? ""

" oui! "

" C'est grave, "

" je l'ignore! Je ne peux bouger; je suis pris sous cet arbre! J'ai les deux mains traversées. Fais moi un pansement! "

Il prend mon pansement individuel, et enveloppe ma main gauche, qui est percée en plus de dix endroits. Le sang coule toujours.

" Est tu blessé aussi à la figure? Tu a du sang! "

" J e n'en sais rien! "

            Je suis hébété par l'explosion, et me remets peu à peu. COLLARDOT tremble en me pansant. J'entends parler dans le trou à quelques mètres de nous. C'est HERBRECHT:

" Vous avez vu? … L'Caporal est fichu!  COLLARDOT aussi! "

" Tu crois qu'ils ont été tués sur le coup? "

" Oh, sûrement! Il a sauté en l'air, et y a un arbre qui est tombé sur eux. Ils n'ont plus bougés… "

            J'essaie d'appeler, mais un râle sort de ma bouche.  J'étouffe… COLLARDOT appelle…

" On appelle " dit GIROUD; ARVISENET n'est pas mort! COLLARDOT non plus! Il faut aller les chercher. "

             Ah! les braves garçons! Quelle reconnaissance j'ai pour eux ! ! Je vois encore BOZONNET se dresser sur le parapet, et, sous une pluie de balles ennemies, venir se coucher à côté de moi! Puis, c'est HERBRECHT, GIROUD, DUPLAIN, JOSSERAND, tous ceux de mon escouade. Ah ils savaient leur devoir! !

" Tous pour un! Un pour tous. "

C'était le mot d'ordre de la 7ème escouade! !

            Sous une fusillade  nourrie, à l'aide de pelles-pioches, ils me déterraient avec mon vieux COLLARDOT, et nous emportaient dans leur trou…

            Souvenirs terribles! ! Je croyais être au bout de mes misères, mais hélas! Ce n'était que le commencement… La fin devait être encore plus terrible… Je voulais partir tout de suite au poste de secours, mais le bombardement était encore bien serré, et je préférai attendre un peu… J'avais reçu quelques éclats dans la figure, mais presque rien! Et j'avais les deux mains criblées d'éclats. Encore aujourd'hui, je ne comprends pas comment je n'ai pas été tué raide ce jour-là?

            J'avais été blessé à quatre heures du matin. Vers cinq heure ½, on fait passer un agent de liaison:

" Alerte! On s'attend à une attaque! "

Cinq minutes après, un autre agent de liaison:

" Rien à craindre ici! Fausse alerte! "

Et les sentinelles, accablées de fatigue, s'allongèrent sur le sol bouleversé, pour se reposer un peu…

" Sauve qui peut! …. Les boches! ….. "

            Hein? Qui vient de lancer ce cri, …. Très peu d'artillerie en ce moment, sur les premières lignes. Sur la gauche, une légère fusillade… Que se passe t'il? Nous ne voyons rien devant nous! … Les hommes chargent leurs fusils, arment des grenades…

" Baïonnette au canon! … Feu partout… Les boches arrivent! Nous allons être cernés! … "

            Qu'est-ce que cela veut dire? Cela devient grave! Le Capitaine Million, de la 10ème Compagnie, arrive en courant, un revolver à la main. Il alerte la Compagnie…..

Soudain, devant nous, une fusillade terrible se déclenche; une dizaine de mitrailleuses crachent sans arrêt. Moment de panique… Quelques hommes s'abattent dans un râle. Des cris se font entendre sur la gauche

" Hourra – Hourra – se sont les boches qui arrivent! "

            Des hommes arrivent de l'arrière en courant; Plusieurs s'abattent, tués raides.

            Le Capitaine Million part en avant de ses hommes, en criant: " En avant! "  A la baïonnette! Au ravin! "

            C'est une course folle, sous les balles ennemies. Je sors de mon trou, et je cours aussi; mais je ne vois toujours pas bien clair; je bute dans un cadavre, et je roule dans un trou d'obus. A côté de moi, GARNIER, de la 1ère C. M. tombe, le cou traversé par une balle… (Il était de Gemeaux)

            J'entends hurler devant moi. Je vois une dizaine de camarades se diriger vers la gauche, pour ne pas être pris par la vague allemande. Je me soulève dans mon trou;  je regarde derrière moi. Les boches arrivent; du côté de la carrière il en arrive aussi! C'est de ce côté là qu'il faut fuir! Affolé, je fonce. J'ai réussi à prendre mon revolver dans ma poche. Si un boche me barre le passage, je tire dessus…. Les allemands arrivent en courant, hurlant, brandissant leurs fusils, pris sous le feu de nos mitrailleuses. Je passe au milieu d'eux, les mains levées. Ils voient que je suis blessé, et me laissent passer! Je fais encore quelques mètres, et, chancelant, je roule sur le terrain déjà bleu de cadavres!

            C'est à ce moment là que j'ai eu le plus peur! ! Les balles sifflaient tout autour de nous. Je me fais tout petit, aplati sur le sol; les balles s'enfoncent en terre, à quelques centimètres de mon visage… Des obus, français et allemands, éclatent à gauche et à droite… Je me vois fichu!

            Je me suis rappelé alors  les paroles du blessé  " On en revient pas, on y crève ! ! ! "

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