Vendredi 21 mai 1915.

Bien chers Parents,

Ah ! J’ai enfin le temps de vous écrire, voici deux jours que je voulais le faire, mais avant-hier nous avons eu assez de travail à nous nettoyer, car les deux derniers jours que nous avons passés aux tranchées, il a plu presque tout le temps. Ah ! Mes enfants, nous étions beaux. La dernière nuit a été passée tout entière à veiller dans la crainte d’une attaque qui ne s’est pas produite. J’ai tout de même eu une bonne idée d’apprendre à nager car cette fois il y avait à certains endroits de l’eau jusqu’aux genoux, heureusement que nous avons pour la vider de grands couloirs de bois. Chose bizarre, quoique nous soyons trempés pareillement, il n’y en a presque pas qui attrapent le moindre rhume. C’est égal, quand il pleut ainsi, c’est tout de même moins drôle que lorsqu’il fait beau. Par exemple ce qui est épatant, c’est que le cantonnement se trouve à 5 km seulement des premières lignes et à 2 du village où prend le boyau de 3 km qui nous y mène. Donc avant-hier, nous nous sommes nettoyés et hier on nous a transformés en bûcherons. Dès 5 h 30 du matin jusqu’à 6 h du soir, nous avons coupé des sapins pour en faire des madriers qui serviront à recouvrir les abris dans les tranchées, ainsi que des piquets pour les fils de fer ; après la soupe mangée sur place, ça été le tour des claies et des gabions. Heureusement que notre patron ne nous paye par cher, car il serait loin d’y trouver son compte avec des ouvriers de notre force et animés d’un courage extraordinaire. Le patelin où nous campons, a peu souffert, 4 ou 5 maisons seulement sont démolies, nous y trouvons à peu près de tout, aussi pour le moment ne m’envoyez pas de paquet. J’ai reçu le dernier en arrivant ici, le couteau fait bien mon affaire et dès que j’aurai une fusée de 77, je me servirai des limes.

Ce matin, le 407 cantonnier à fait son office, nous avons nettoyé tous les fumiers qui traînaient et balayé consciencieusement les rues. Depuis la soupe, j’emploie mon temps à écrire et je crois que nous aurons repos ce soir, quant à l’exercice, il n’y faut pas compter ici sous peine d’attirer les marmites boches. Je crois que demain soir, nous partirons pour des tranchées voisines, notre patelin s’appelle Hermonville.

Dans l’attente d’une lettre qui me fait tant plaisir, recevez mes meilleurs baisers.

Paul