VERS LES PREMIERS LIGNES.

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Sur le devant des porte du village des Islettes, c'est un remue ménage continuel; agents de liaison, portant les ordres dans les bureaux, Sergents occupés à distribuer des brodequins, Caporaux distribuant des vivres de réserve.

            Je suis comme perdu au milieu de cette foule, car, rentré hier soir de convalescence; le régiment remonte en ligne ce soir, aussi ai-je un peu le cafard. L'aspect du village n'est pas fait pour me mettre la gaieté au cœur! Non, loin de là! Les granges sont d'un aspect pitoyable;  celle ou j'ai couché cette nuit, était à moitié démolie, et laissait par son toit crevé, couler l'eau comme une gouttière! Ah! cette impression, quand on s'est réveillé au milieu de la nuit par une cascade d'eau qui vous dégringole sur le nez… C'est alors une vrai foire! Les uns  crient… Les autres se lèvent, et, dans l'obscurité, cherchent un coin pour se coucher au sec… C'est chose difficile, car nous cochons sur du fumier. C'est une pourriture infecte!

            Je vais trouver mes hommes. HERBRECHT me crie " Caporal, à quand le départ? " - -" Ce soir, minuit! " - -" Ah, zut alors… Quelle barbe… Encore une nuit blanche! "

            A minuit, rassemblement. Dans les rues, on voit passer de temps en temps de longues files de poilus qui, le dos courbé, la pioche et le fusil sur l'épaule, commencent à monter vers la Chalade, à moitié endormis, et trainant leurs gros souliers dans la boue liquide.

            Pas un bruit, des voix sourdes. Parfois, on voit une petite lueur: c'est un poilus qui allume sa pipe; ou un autre qui essaie de lire un écriteau avec sa lampe électrique. Un officier les réprimande, et les hommes continue à défiler, sans une parole.

            Là-haut, au Four de Paris, le bombardement fait rage… dans la grange, la deuxième section se prépare… des hommes dorment encore, d'autres boivent le jus… Ah! quelle pagaille! !  Il faut crier après les récalcitrants, et faire l'appel… Je prends ma liste d'escouade:

- HERBRECHT!

-  Présent!

- Giroud!

- J'suis là, t'en fait pas pour moi!

- DONZE!

- Voilà! Mince alors y pas moyen de boire son jus!

- BALLET!

- J'boucle mon sac!

L'appel continue, car le Sergent SCARONI arrive:

" Dites donc, ARVISENET, tous vos hommes sont là? "

" Oui Sergent, manque personne… "

Rassemblement -  Les hommes se dépêchent. A ce moment, au bout de la rue, on voit s'agiter une petite lampe électrique. C'est le lieutenant VOINIER, commandant la 9ème Compagnie, gros et bon gaillard, un peu lourdaud, mais très estimé de ses hommes! Il demande aux chefs de sections:

" Pas de malades? "

" Personne, mon lieutenant! "

            La Compagnie s'ébranle lentement. On traverse le village d'un pas lourd et monotone. Une petite pluie fine et glacée commence à tomber; la nuit est fraîche; nous sommes pourtant en août! Il fait noir comme dans un four. De temps en temps, un homme s'endort en marchant, et se tape le nez contre le campement du camarade qui marche devant. Le type bousculé crie: " Bougre d'idiot! tu ne peux pas faire attention… "

            Quelque fois, la section s'allonge lentement; quelques uns traînent le pas et des intervalles  se produisent dans la section. Le lieutenant crie après les traînards:

" Allons, dépêchez-vous, regagnez vos places! "

" On va trop vite, mon lieutenant, j'peux pas suivre! "

" Et toi, l'grand, pourquoi traîne tu la jambe? "

" Mon Lieutenant, j'ai ma douleur! "

" Ah, c'est vous, LEVEEL? Oh, ça m'étonne pas! Vous avez toujours une douleur quelconque quand il faut monter en ligne… Vous n'êtes pas content! "

            Je marche, en queue de la section; nous traversons le petit village de " Claon " Nous montons lentement vers le village de La Chalade. Partout, ce ne sont que forêts et collines, ravins à pic. Cette Argonne est très pittoresque! A droite, et à gauche de la route, des batteries de 75 tirent lentement dans la direction de Vauquois et du Four de Paris. Le secteur où nous nous rendons se nomme: la demi-Lune, ou la Fille-Morte.

            Ah, cette Argonne! Quel secteur… C'est une lutte invisible et souterraine. Des torpilles, grenades, bombes, mines et camouflets… Ici, l'ennemi est sans cesse sur pied! Attaques journalières pour reprendre un bout de boyau perdu, ou pour occuper un entonnoir de mine! !

            L'eau jaunâtre, la boue épaisse dans les tranchées, des cadavres autour des entonnoirs de mines! Des petits postes souterrains où on vivait quatre heures de gardes sur huit, dans l'angoisse de recevoir une torpille, écoutant, à plat ventre, l'oreille sur le terrain, pour savoir si l'ennemi ne préparait pas un camouflet! Voilà quel était ce secteur de la Bolante " la Demi-Lune " où nous allions passer un mois sous les torpilles…

            Au dessus du bois, éclatent, de temps en temps, une fusée éclairante qui nous éblouit, au lieu de nous éclairer. La section avance lentement; les hommes s'exaspèrent contre la boue, contre les fils de fer qui barrent le boyau et le chemin. Après avoir traversé le village en ruines de La Chalade, la Compagnie se sépare: chaque section prend un boyau. La deuxième section s'engage dans le boyau des Coloniaux, qui se dirige en serpentant sur une crête. Comme il a plu, le terrain est glissant. Arrivés en haut de la crête, nous redescendons vers la fameuse route-marchand. Le terrain glisse, aussi le désordre se met-il dans la section. Les hommes avancent avec difficultés, se butant l'un dans l'autre… DONZE tombe à la renverse, et manque crever un œil à HERBRECHT, qui hurle:

" espèce de grand imbécile! T n'peux pas faire attention! ! "

" C'est pas d'ma faute! Le terrain glisse! "

" faite silence ! ! " crie le sergent.

            Et la section continue sa marche vers les lignes… Après plusieurs heures de marche, dans une boue infecte, on arrive à ne plus y faire attention! On patauge là-dedans comme des canards! Tristement, et à moitié endormis! De temps à autre, arrêt de la colonne: on s'appuie contre les parois boueuses et collantes du boyau des Coloniaux…

            Enfin, nous voici en première ligne: le terrain est retourné, et la tranchée bouleversée! De font en comble! Ce ne sont que cratères, trous de mines, monceaux de fils de fer et troncs d'arbres déchiquetés. Le Bois offre, dans la nuit claire, un spectacle effrayant!

            Les hommes, indifférents à cette vision de l'Argonne, défilent dans les boyaux, sans une parole. La relève se fait lentement:

" Allons, les gars… C'est la relève! ! "

            Il faut se faire passer les consignes; ici, un créneau repéré. Là un poste de guetteur ennemi en face. Tout se fait en silence!  C'est le perpétuel refrain de tous les secteurs: " ça barde, et les boches sont malins! "

            Les consignes passées, nous restons seuls dans notre nouveau secteur… Quelques fusées éclairantes partent de la tranchée d'en face. Quelques coups de feu du côté de Boureuilles Une bombe à ailettes explose du côté de la troisième section, et c'est le silence. J'installe mes sentinelles, et je vais faire mon compte-rendu au poste de commandement de la Compagnie. Le Sergent TOUNOU me remet des fusées éclairantes, et je vais m'installer à mon poste de garde.

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