PREMIERES PERTES.

------------------------

La relève  descendante est partie. Tout est calme et silence. Ma demi-section est de garde au Peti-Poste 13, au P. P. 18, au P.P. 14, 5ème escouade, Caporal PARIS. – 6ème escouade, Caporal CASSIN. – 7ème escouade, Caporal VATTIER. – 8ème escouade, Caporal BEINEX.  Ces trois dernières escouades occupent, la première, un entonnoir, et les deux dernières, ma demi-section, P.P. 14 – 15 – 16 – 17. -

Je fais ma tournée de secteur, au clair de lune; pas un coup de fusil, pas une fusée! Du poste 14 au poste 15, la tranchée est très large, et, dans un endroit, paraît être repérée par l'ennemi, car le parapet  est éboulé. Une sentinelle est là, debout sur la banquette de tir, une couverture sur les épaules, le fusil au créneau. J'avance, je reconnais DONZE, un Jurassien de mon escouade, bon gars:

" Eh bien, DONZE, qu'y a t il de neuf? "

" Rien, Fritz travaille dans les réseaux, mais je vois rien! "

Je continue mon chemin; visite P. P. 15. De ce poste à P. P. 16, la tranchée est très étroite! P. P. 16 à P. P. 17, tranchée bouleversée. Les torpilles doivent tomber dru par ici; aussi, ma tournée finie, je retourne vers DONZE. Il est trois heure du matin. Je ne suis relevé qu'à six heures, aussi, je m'assieds contre un merlan, sur la banquette. La lune vient de se cacher, et la nuit est noire. Une fusillade crépite de temps en temps, sur la gauche du secteur. Demain, peut-être, on lira sur le communiqué: " Au Four de Paris, par nos tir de mitrailleuse, nous avons repoussé une attaque allemande sur un de nos petits poste."

Sur notre secteur, calme partout… pif… paf… Une balle boche tape dans le parapet! C'est Fritz qui fait son carton. DONZE de l'autre côté du merlan, tire deux coups de son Lebel pour faire taire le boche.

Accoudés aux créneaux, ou assis sur la banquette de terre, le corps roulé dans une couverture boueuse, les hommes qui ne sont pas de garde sont plongés dans un sommeil profond, terrassés par la fatigue. Les sentinelles sont placées tous les trente mètres;  Elles ont rabattu leurs couvertures sur leur tête, et les mains dans les poches, devant le créneau, comptent les heures. D'autres, creusent dans la paroi de la tranchée un trou, pour se mettre à l'abri des balles de fusants.

Plus loin, au détour du boyau, BALLET et GIROUD, courageux, essaient péniblement d'enlever la boue du boyau.

Je me lève, et à la lueur d'une fusée, regarde l'heure… ma montre est arrêtée; je me dirige vers DONZE, a qui je demande l'heure:

" Trois heures ½! " – Je regagne mon coin, et m'installe pour continuer ma garde; j'entends un sifflement: je n'ai que le temps de jeter à plat ventre sous une tôle blindée! Un choc sur le parapet! Une lueur fulgurante! Une explosion stridente! Un cri de l'autre côté du pare-éclat! Des éclats tombent en sifflant. Une fumée âpre me prends à la gorge. Je me précipite vers DONZE.Il vient d'être blessé par l'explosion d'une bombe à ailettes.

" Tu est bien blessé? "

Il ne répond rien! A la lueur des fusées, je vois sa joue gauche fendue. Le sang coule par la blessure.

" Ce ne sera rien! Allez, file à l'abri prendre tes affaires, et  sauve toi au poste de  secours! "DONZE ne se fait pas répéter l'ordre deux fois ! !Je vais à l'abri de la section, et je réveille HERBRECHT qui dort à poings fermés!

"Edmond…… "

"  Hein!… Quoi, t'as pas fini de m'embêter? "

" Lève toi tu prends la garde! "

" Déjà! Non mais, sans blague, ce n'est qu'a cinq heures! "

" Non, dégrouille-toi! DONZE vient d'être blessé! "

" C'est pas grave , au moins? "

HERBRECHT se lève, réveillé complètement, et va prendre la place de DONZE.

" ça sent pas bon ici, mon vieux cabot! J'crois bien qu'nous sommes dans un sale secteur! ! "

Je fais ma ronde, car je suis certain de trouver des sentinelles endormies. En effet ça n'rate pas, et si un officier passait , ce serait le conseil de guerre pour les pauvres diables, terrassés par une nuit blanche!

Le jour se lève lentement. Je vais pouvoir aller dormir un peu. C'est BAYLE qui me remplace. Je vais aller m'allonger dans un abri; j'ai quatre heures de repos à prendre!

------------------------------------------------------------------------------------------

Le long de la tranchée, quelques hommes, assis sur la banquette de tir, creusent avec un soin minutieux, dans des fusées d'obus, de petites bagues en aluminium. D'autres aplatissent sur une pierre, une ceinture d'obus en cuivre, pour en faire un coupe papier, ou bien polissent une grosse fusée de 210, pour la transformer en encrier presse-papier!

            Je viens de terminer ma deuxième garde, et en attendant la soupe, assis sur une pierre, je fume une bonne et délicieuse pipe, en regardant les volutes de fumées bleue monter en haut de la tranchée.

            A côté de moi, BARROT est étendu sur la banquette, enroulé dans sa couverture crasseuse. Un peu plus loin, HERBRECHT, GIROUD, et LASSERRE font chauffer la soupe qui vient d'arriver. GRAND, IRLES, GINESTET, DUPORTAIL et Cie, jouent aux cartes, en attendant le moment de manger. Ils se lancent des plaisanteries qui les font rires aux éclats.

            L'agent de liaison vient d'apporter les lettres; toute la section se précipite; les hommes se présentent, mais il n'y en a pas pour tout le monde!

            Devant le gourbi, quelques hommes lisent les lettres qu'ils déplient délicatement, de leurs gros doigts, salis par la boue… Lettres roses avec de petites écritures de jeunes filles… Lettres de la Fiancée ou de la Marraine… Lettres des Parents, d'où sort, parfois, un billet de cinq francs.

------------------------------------------------------------------------------------------

            J'avais un bon vieux à mon escouade, BARROT, un peu timide, mais très gentil. Je ne lui faisait des remontrances que pour son imprudence! Ce soir là, il était de garde à P. P. 15. Etant de service dans la tranchée, et inspectant les petits postes, je le trouve le fusil à la main, et tout souriant:

" Qu'y a t'il BARROT, tu a le sourire, ce soir! "

" Oh! Je viens de repérer un boche qui montre son nez dans le créneau en face. S'il continue, je lui colle une balle dans l'citron! "

" BARROT, reste tranquille! Ne fais pas de bêtise. Tu est par trop imprudent! "

            Sans me répondre, il retourne à son créneau. Je m'assieds un moment sur un tas de sacs à terre, et je prépare mon compte rendu pour le Lieutenant. Soudain, je vois BARROT prendre son fusil, monter sur la banquette de tir, épauler en vitesse… Une détonation claque… Un cri dans la tranchée ennemie! BARROT se retourne en riant!

" Caporal, encore un qui a son compte! " … Pif… Paf… Un coup de feu part de la ligne ennemie; BARROT porte la main à sa poitrine, et vient tomber à mes pieds. Je me précipite  vers lui; je le soulève; ses yeux se ferment! Il a reçu une balle en plein cœur, tué raide… un guetteur ennemi vient de venger son camarade…

            Je cours à l'abri chercher BALLET pour prendre la place du mort. LEVEL et HERBRECHT le transporte sur un brancard jusqu'au poste des brancardiers.

            C'est la guerre! Secteur calme… Les hommes sont imprudents, et se font tuer bêtement!

--------------------------------------------------