UNE ATTAQUE EN ARGONNE

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La nuit venait lentement.

Après la soupe du soir, j'avais préparé le tour de garde de ma demi-section, et expédié mes premières sentinelles, quand le Capitaine PECHINE , commandant le Bataillon, arriva:

" bonsoir, ARVISENET, ça va par ici? "

" oui mon capitaine. "

" Mes amis ce soir, il faudra veiller, car on craint une attaque allemande sur P. P. 16. Tout le monde à son poste, au premier signal! "

Sur ces mots , le Capitaine continua sa tournée.

            Ce soir, en effet, le secteur paraît agité. Dans le grand bois, les coups de fusil des sentinelles semblent plus rapprochés. Les hommes, énervés par cette fusillade continuelle, vont et viennent d'un créneau à l'autre, inquiets.

            Je visite les petits postes. L'Adjudant BRISSONNET arrive.

" Mon Adjudant, je crois qu'il n'y aura pas assez de munitions! "

" Envoyez quatre hommes en chercher! Avez-vous assez de fusées éclairantes? "

" Oui, mon Adjudant, mais nous avons peu de grenades, et il faudrait une caisse de V. B.      ( grenades Viven Bessières. )

            Une demi-heure après, toute la tranchée est prête. Les grenades Citrons, placées dans les boîtes des grenadiers, les sacs de cartouches partagées. Je mets un homme de confiance, DUPLAIN, au boyau Saumur pour l'obstruer avec des chevaux de frises, si nous sommes obligés de reculer.

            Soudain, de tous les côté du bois, éclate une vive fusillade. Les hommes surpris, se précipitent au créneaux; ce sont les allemands qui tirent; des milliers de balles sifflent au ras de la tranchée. La fusillade augmente d'intensité… La terre saute… Les grenades éclatent… Une fusée rouge et verte décrit sa trajectoire, au moment où une explosion terrible se fait entendre sur notre droite. La terre tremble sourdement. Dans la direction de Boureuilles, les mitrailleuses crépitent, et des fusées françaises réclament le tir de barrage, qui se déclenche de suite.

" Tout le monde à son poste! Les boches ! ! "

" Deuxième section, crie BRISSONNET, dans le tumulte.

Feu par salves, et visez bien….. joue….. feu….. chargez….. joue….. feu….. "

Les feux  de salves déchirent l'air. Des cris se font entendre vers la tranchée allemande. La fusillade fait rage. Aux feux de salves, a succédé le feu à répétition.

" ARVISENET, crie l'adjudant, demandez le barrage! "

Dans la fumée , je prends mon pistolet, et je glisse dans la culasse, en tremblant, une cartouche à feu rouge. Je lève mon arme vers le ciel, et je tire… L'étoile rouge monte et éclate à cent mètres au dessus de nous. Immédiatement, je fais partir une fusée blanche à six étoiles. Au même moment, des grenades éclatent autour de nous. Il y a des blessés. J'entends crier. Je me précipite vers mon escouade, qui commence à fléchir:

" feu de barrage … A la grenade… "

            Et je lance une fusée éclairante à parachute. A la lueur de la fusée, je vois deux corps étendus.

" Quels sont les blessés? "

" Caporal SABATHE, et DIOULOUFAY, de la 8ème escouade "

            Les mitrailleuses crépitent de plus belle. le tir de barrage se déclenche… Les 75 mm. passent en rasant le parapet, pour aller éclater, avec fracas, sur les lignes ennemies.

            On ne s'entends plus dans le vacarme des explosions! ! Sur la droite, les boches ont sauté dans le petit poste. Moment d'affolement… LEVEL veut se sauver avec GRADELET. Le petit Caporal BAYLE les fait rester à leur poste, et fait venir quelques hommes en renfort. ( le P. P. n'était plus occupé depuis le début de l'attaque ) Le Lieutenant VOINIER arrive, tout affairé, revolver à la main, le casque de travers:

" mon lieutenant, les boches sont à P. P. 14 "

" Bien! Faites boucher la tranchée d'accès avec des sacs à terre et des chevaux de frises!"

Surpris par la nouvelle que l'ennemi occupe P. P. 14 les hommes manifestent une vive inquiétude! On sent un fléchissement de la volonté. La peur est là, qui les guettes… il suffirait d'un lâche pour mettre en fuite toute la Compagnie!

" Nom de D… hurle le Lieutenant, tirez donc… restez au créneaux… Le premier qui s'débine,

je lui brûle la cervelle! "

" Mon lieutenant, hurle TOUNOU, la droite vient d'être enfoncée! ! "

"  Faites un barrage  à la grenade! Je vais demander du renfort et faire déclencher un tir  de 75 mm. sur ce point… "

            Sur la Compagnie .. A .. Les boches, profitant d'un moment de panique, avaient sauté dans la tranchée, et ils avançaient, repoussant le … Infanterie qui se trouvait là. Un sergent de la 7ème Cie de droite, aidé de quelques hommes, empoigna des sacs à terre qu'il entassa à un coude du boyau, pour le boucher.

" Allons! Dépêchez-vous! Les voilà… "

Un jeune poilus de la classe 1916, un enfant presque ( son nom m'échappe aujourd'hui! Après dix ans, on perd la mémoire, et les noms des camarades font défaut! ) à genoux sur le mur de sacs à terre, épaulant son fusil, se met à tirer sur l'ennemi qui arrive par le boyau du Petit Poste, jusqu'à ce qu'une balle en pleine tête lui fracasse la cervelle! Il  tombe sur le parapet de sacs à terre! Le Sergent entasse des sacs par dessus son cadavre, et la lutte continue…

            Les allemands, a quelques mètres de là, criblaient le rempart de balles et de grenades, jusqu'au moment où une contre-attaque de la 10ème Cie rétablissait la situation.

            Les pertes, à la Section, étaient assez grandes pour le bombardement que nous avions subi! LASSERRE, blessé – GRAND, commotionné – SABATHE, DIOULOUFAY, BESNARD, IRLES, XEMAIRE, BOJIN grièvement blessés. Huit hommes hors de combat, sur quarante! ! Enfin, le principal, c'est qu'il n'y est pas eu de tués!

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