Jeudi 15 juillet 1915.

 

Bien chers Parents,

 

Il est 6 h du matin, je viens de boire mon jus, du jus comme vous n’en avez pas de pareil et je ne dis pas ça pour plaisanter, car depuis que nous sommes en campagne nos cuistots nous font à la roulante du café ( sans chicorée ) excellent.

Je ne sais pas ce que nous ferons aujourd’hui, le sergent de jour vient de passer et après avoir demandé les malades s’en est allé sans rien nous dire.

Quel 14 juillet avez vous passé à Montmerle ? Je suis sûr d’avance qu’il est loin d’avoir valu le nôtre. Toute la journée du 13, les braves cantonniers que nous sommes se sont mis au travail, il y a eu à faire. Dans le Nord les gens ont l’habitude d’étendre leur fumier ( celui des bêtes bien entendu ) de façon à ce qu’il tienne toute la cour. Le purin s’écoule dans une mare à côté où boivent les animaux, car ici l’eau est très rare. Donc, il a fallu mettre ce fumier en un joli tas bien carré ; on parlait même de nous faire vider la mare !.. A l’intérieur du cantonnement tout a été superbement décoré, des portemanteaux, planches à paquetages, râteliers d’armes ont été installés, le colonel qui a passé tout ça en revue s’est déclaré très satisfait.

Dans une autre compagnie, les poilus ont construit avec des toiles de tentes un immense cirque qui a fait notre joie dans la soirée d’hier. D’autres ont bâti des arènes de lutte ou bien des jeux de massacres vivants  et que sais-je encore !

Bref avec Marius Guillard que j’ai rencontré sur la fête et d’autres copains, nous avons passé le meilleur 14 juillet que je n’ai jamais vu.

Un nouvel ordre est arrivé pour les permissions, dès à présent, deux hommes par compagnie partent chaque jour dans leur famille, mais pas quand nous serons aux tranchées naturellement. Les premiers qui en profitent, sont ceux qui ont déjà été blessés, ensuite passeront probablement les hommes mariés et la 15 à la guerre. Guillard « l’heureux mortel » ne tardera pas à aller faire un tour à Montmerle, quant à moi, j’ai peu d’espoir d’y aller avant le mois de novembre. Voilà plusieurs jours que le canon tape fort du côté de M…. S….et D…. S…. j’ai vu pourquoi sur les journaux.

On parle beaucoup ici qu’il est question de remplacer la classe 15 au 407 par la 16 et nous renvoyer dans nos anciens régiments ; est-ce vrai ? Il court tellement de canards.

J’ai fini l’une des deux autres bagues avec la croix et vais me mettre au travail pour commencer l’autre.

J’entends dire que la fête continuera aujourd’hui mardi ?

Vous voyez que contrairement à ce que nous avait dit le capitaine le départ n’a pas eu lieu pour les tranchées, mais je crois qu’il ne tardera guère.

Je vais écrire au papa Janique et à l’oncle François.

J’attire les malédictions de Dieu sur Hortense qui depuis fort longtemps déjà me laisse sans nouvelle.

Et pour terminer, je l’embrasse bien fort malgré tout, ainsi que vous tous.

 

Paul