SAPES ET MINES

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Le plus terrible, en Argonne, c'était la guerre de mines et de sapes! Je me souviens avoir travaillé dans les sapes avec le Génie. C'était un travail très dur! En bras de chemise, les sapeurs entraient à genoux dans les sapes, déchirant leurs vêtements aux pierres des parois, puis piochaient pendant de longues heures avec un courage tranquille, risquant toujours de se rencontrer avec l'ennemi, ou de sauter par l'explosion d'un camouflet!

Lorsqu'une contre-mine explosait, les pauvres sapeurs ( s'ils n'étaient pas tués, broyés ou asphyxiés! ) restaient parfois des heures emmurés, à demi-écrasés dans leurs trous obscur. Alors ils creusaient, ignorant la direction, se trouvant tout à coup sous la tranchée ennemie. Pour ne pas être fait prisonnier, ils se remettaient à creuser en sens inverse, et, après plusieurs jours d'effort et d'endurance, parvenaient à rejoindre nos lignes, exténués de fatigue, et mourant de faim!

Travail sombre et sinistre, ou l'on devait lutter contre cette terre pourrie et grise, qui devenait souvent un grand tombeau, ignoré des hommes! Je me souviens! C'était vers la fin d'Août! On avait décidé de faire sauter la tranchée ennemie. A la nuit tombante, on apporte tout le matériel nécessaire, puis les hommes de la première équipe, ayant enlevé leurs capotes puis leurs vestes, se mirent à creuser tout à tour dans la direction de l'ennemi. J'étais là avec mon escouade, pour évacuer la terre dans de petits sacs, et pour faire marcher les ventilateurs chargés d'amener l'air respirable au fond de ses galeries, où il faisait une chaleur intense!

Les sapeurs creusaient lentement, à genoux; de temps en temps, on leur passait une goutte de rhum, pour leur donner des forces. Ils piochaient à la lueur d'une bougie, qu'ils plaçaient dans une petite niche. Sans prendre garde aux pierres qui déchiraient leurs vêtements et à la terre qui leur tombait dans le cou, ils enfonçaient les cadres de bois destinés à soutenir les parois de la voûte. Quelquefois, il arrivait que l'on déterra un mort, q'un violent bombardement avait enfoui à plusieurs mètres sous terre!

La sape avançait maintenant! En descendant, bien droite avec sa parois et son plafond de bois. Un matin je venais d'arriver avec mon escouade. Un sapeur s'arrêta de piocher, et dit à son compagnon, qui fixait un cadre de bois: "Ecoute! Il me semble qu'on pioche en dessous! "

Les deux sapeurs se couchèrent sur le sol, appuyant une oreille à terre, et, après quelques minutes de silence:

" ça y est! On creuse sous notre galerie! Les boches sont en train de préparer un camouflet pour nous faire sauter! Ils sont à trois mètres de nous! "

ils écoutèrent à nouveau, tandis que nous autres fantassins, écoutions ces bruits sourds avec terreur!

" S'ils continuent à piocher, ça va! Mais s'ils s'arrêtent, dans deux heures on saute! ! "

le martèlement cesse! Aussi évacuons-nous la sape en vitesse, les deux mineurs emportant leurs outils!

" Sergent! Ils nous camouflent notre sape! Ils font le bourrage! "

" Eh bien laissez-les faire! On recommencera… "

Une heure après, on entendit un bruit sourd au fond de la sape; puis, un peu de fumée sortit de l'ouverture.

Une fois les gaz évacués, le travail recommença. Les mineurs se dépêchaient, avec la hâte d'arriver assez à temps pour faire sauter la tranchée ennemie, avant de sauter eux-mêmes! Par un nouveau camouflet.

Le travail devient de plus en plus long et pénible, à cause de la longueur de la sape!

Une journée passa, puis une autre; les équipes ne cessèrent point de travailler. Enfin, la tranchée souterraine fut poussée jusque sous les lignes allemandes! Le Lieutenant du Génie vint l'examiner, et voyant qu'elle était poussée assez loin, fit apporter les charges d'explosifs, dont les hommes bourrèrent la mine;puis ils rebouchèrent fortement avec des sacs à terre, et la tranchée de première ligne ainsi que les abris furent évacués.

Le jour se levait quand à 150 mètres de l'endroit où nous étions, on vit le sol trembler. Une formidable explosion ébranla l'air, secoua la terre avec un bruit sourd, en projetant dans l'espace un jet de pierres, de terre, d'arbres et de cadavres: sur cinquante mètres de long, la tranchée allemande venait de sauter!

La mine avait fait son effet! !