Sapes et Mines (32)
SAPES ET MINES
----------------------
Le plus terrible, en Argonne, c'était la guerre de mines et de sapes! Je me souviens avoir travaillé dans les sapes avec le Génie. C'était un travail très dur! En bras de chemise, les sapeurs entraient à genoux dans les sapes, déchirant leurs vêtements aux pierres des parois, puis piochaient pendant de longues heures avec un courage tranquille, risquant toujours de se rencontrer avec l'ennemi, ou de sauter par l'explosion d'un camouflet!
Lorsqu'une contre-mine explosait, les pauvres sapeurs ( s'ils n'étaient pas tués, broyés ou asphyxiés! ) restaient parfois des heures emmurés, à demi-écrasés dans leurs trous obscur. Alors ils creusaient, ignorant la direction, se trouvant tout à coup sous la tranchée ennemie. Pour ne pas être fait prisonnier, ils se remettaient à creuser en sens inverse, et, après plusieurs jours d'effort et d'endurance, parvenaient à rejoindre nos lignes, exténués de fatigue, et mourant de faim!
Travail sombre et sinistre, ou l'on devait lutter contre cette terre pourrie et grise, qui devenait souvent un grand tombeau, ignoré des hommes! Je me souviens! C'était vers la fin d'Août! On avait décidé de faire sauter la tranchée ennemie. A la nuit tombante, on apporte tout le matériel nécessaire, puis les hommes de la première équipe, ayant enlevé leurs capotes puis leurs vestes, se mirent à creuser tout à tour dans la direction de l'ennemi. J'étais là avec mon escouade, pour évacuer la terre dans de petits sacs, et pour faire marcher les ventilateurs chargés d'amener l'air respirable au fond de ses galeries, où il faisait une chaleur intense!
Les sapeurs creusaient lentement, à genoux; de temps en temps, on leur passait une goutte de rhum, pour leur donner des forces. Ils piochaient à la lueur d'une bougie, qu'ils plaçaient dans une petite niche. Sans prendre garde aux pierres qui déchiraient leurs vêtements et à la terre qui leur tombait dans le cou, ils enfonçaient les cadres de bois destinés à soutenir les parois de la voûte. Quelquefois, il arrivait que l'on déterra un mort, q'un violent bombardement avait enfoui à plusieurs mètres sous terre!
La sape avançait maintenant! En descendant, bien droite avec sa parois et son plafond de bois. Un matin je venais d'arriver avec mon escouade. Un sapeur s'arrêta de piocher, et dit à son compagnon, qui fixait un cadre de bois: "Ecoute! Il me semble qu'on pioche en dessous! "
Les deux sapeurs se couchèrent sur le sol, appuyant une oreille à terre, et, après quelques minutes de silence:
" ça y est! On creuse sous notre galerie! Les boches sont en train de préparer un camouflet pour nous faire sauter! Ils sont à trois mètres de nous! "
ils écoutèrent à nouveau, tandis que nous autres fantassins, écoutions ces bruits sourds avec terreur!
" S'ils continuent à piocher, ça va! Mais s'ils s'arrêtent, dans deux heures on saute! ! "
le martèlement cesse! Aussi évacuons-nous la sape en vitesse, les deux mineurs emportant leurs outils!
" Sergent! Ils nous camouflent notre sape! Ils font le bourrage! "
" Eh bien laissez-les faire! On recommencera… "
Une heure après, on entendit un bruit sourd au fond de la sape; puis, un peu de fumée sortit de l'ouverture.
Une fois les gaz évacués, le travail recommença. Les mineurs se dépêchaient, avec la hâte d'arriver assez à temps pour faire sauter la tranchée ennemie, avant de sauter eux-mêmes! Par un nouveau camouflet.
Le travail devient de plus en plus long et pénible, à cause de la longueur de la sape!
Une journée passa, puis une autre; les équipes ne cessèrent point de travailler. Enfin, la tranchée souterraine fut poussée jusque sous les lignes allemandes! Le Lieutenant du Génie vint l'examiner, et voyant qu'elle était poussée assez loin, fit apporter les charges d'explosifs, dont les hommes bourrèrent la mine;puis ils rebouchèrent fortement avec des sacs à terre, et la tranchée de première ligne ainsi que les abris furent évacués.
Le jour se levait quand à 150 mètres de l'endroit où nous étions, on vit le sol trembler. Une formidable explosion ébranla l'air, secoua la terre avec un bruit sourd, en projetant dans l'espace un jet de pierres, de terre, d'arbres et de cadavres: sur cinquante mètres de long, la tranchée allemande venait de sauter!
La mine avait fait son effet! !
Médaille Militaire
MARTINI Albert sous lieutenant au 407° Régiment d'Infanterie , en convalescence dans un hôpital militaire de la ville de Biarritz a reçu la croix de guerre avec étoile de vermeil lors d'une remise à la mairie de Biarritz le 10 novembre 1916
Soldats Cantonniers (17)
Jeudi 15 juillet 1915.
Bien chers Parents,
Il est 6 h du matin, je viens de boire mon jus, du jus comme vous n’en avez pas de pareil et je ne dis pas ça pour plaisanter, car depuis que nous sommes en campagne nos cuistots nous font à la roulante du café ( sans chicorée ) excellent.
Je ne sais pas ce que nous ferons aujourd’hui, le sergent de jour vient de passer et après avoir demandé les malades s’en est allé sans rien nous dire.
Quel 14 juillet avez vous passé à Montmerle ? Je suis sûr d’avance qu’il est loin d’avoir valu le nôtre. Toute la journée du 13, les braves cantonniers que nous sommes se sont mis au travail, il y a eu à faire. Dans le Nord les gens ont l’habitude d’étendre leur fumier ( celui des bêtes bien entendu ) de façon à ce qu’il tienne toute la cour. Le purin s’écoule dans une mare à côté où boivent les animaux, car ici l’eau est très rare. Donc, il a fallu mettre ce fumier en un joli tas bien carré ; on parlait même de nous faire vider la mare !.. A l’intérieur du cantonnement tout a été superbement décoré, des portemanteaux, planches à paquetages, râteliers d’armes ont été installés, le colonel qui a passé tout ça en revue s’est déclaré très satisfait.
Dans une autre compagnie, les poilus ont construit avec des toiles de tentes un immense cirque qui a fait notre joie dans la soirée d’hier. D’autres ont bâti des arènes de lutte ou bien des jeux de massacres vivants et que sais-je encore !
Bref avec Marius Guillard que j’ai rencontré sur la fête et d’autres copains, nous avons passé le meilleur 14 juillet que je n’ai jamais vu.
Un nouvel ordre est arrivé pour les permissions, dès à présent, deux hommes par compagnie partent chaque jour dans leur famille, mais pas quand nous serons aux tranchées naturellement. Les premiers qui en profitent, sont ceux qui ont déjà été blessés, ensuite passeront probablement les hommes mariés et la 15 à la guerre. Guillard « l’heureux mortel » ne tardera pas à aller faire un tour à Montmerle, quant à moi, j’ai peu d’espoir d’y aller avant le mois de novembre. Voilà plusieurs jours que le canon tape fort du côté de M…. S….et D…. S…. j’ai vu pourquoi sur les journaux.
On parle beaucoup ici qu’il est question de remplacer la classe 15 au 407 par la 16 et nous renvoyer dans nos anciens régiments ; est-ce vrai ? Il court tellement de canards.
J’ai fini l’une des deux autres bagues avec la croix et vais me mettre au travail pour commencer l’autre.
J’entends dire que la fête continuera aujourd’hui mardi ?
Vous voyez que contrairement à ce que nous avait dit le capitaine le départ n’a pas eu lieu pour les tranchées, mais je crois qu’il ne tardera guère.
Je vais écrire au papa Janique et à l’oncle François.
J’attire les malédictions de Dieu sur Hortense qui depuis fort longtemps déjà me laisse sans nouvelle.
Et pour terminer, je l’embrasse bien fort malgré tout, ainsi que vous tous.
Paul
La cuisine roulante (16)
Mardi 6 juillet 1915.
Bien chers Parents
J’aurais voulu vous écrire dimanche au retour des tranchées, mais en arrivant nous pensons plutôt à roupiller qu’à faire notre correspondance.
On a dû s’apercevoir que nous ne faisions guère de travail aux tranchées en faisant 35 km et travaillant pendant la nuit, et ma foi, c’était vrai, on ne cassait rien sachant qu’avant de roupiller, il y avait encore un nombre respectable de km à s’appuyer. Cette fois-ci, on s’en est pris différemment, le départ à lieu à 11 h pour arriver à un cantonnement à 2 h où l’on se repose jusqu’à 6 h et d’où le départ à lieu pour les tranchées. Cette fois la nuit a été employée à creuser les boyaux qui relient nos anciennes tranchées de premières lignes avec celles des boches que nous leur avons prises, il y a un mois. Au retour on se repose encore quelques heures dans ce cantonnement provisoire pour arriver ici bien moins éreintés que d’habitude.
Au retour, j’ai trouvé ici votre gros paquet qui m’a fait grand plaisir. Il m’est parvenu en bon état, sauf le bleu qui s’est un peu fait en route, mais qui n’en était pas moins meilleur pour cela. Les copains l’ont trouvé excellent. Vous avez peut-être vu sur les journaux que l’on accorde des permissions aux soldats sur le front. Seulement vous ignorez peut-être en quel nombre, hé bien pour le mois de juillet il y a quatre hommes sur la compagnie, c’est à dire sur 250 qui pourront en profiter ; leur voyage est payé et l’on s’arrange pour qu’ils puissent passer chez eux 4 jours complets. Les noms de ces heureux ont été tirés au sort. Si le mien était sorti quelle tête vous auriez faite en me voyant arriver. Pour le 14 juillet nous allons faire ici notre petite fête nationale, il y aura des jeux divers organisés et chaque homme touchera ce jour là un demi-litre de vin, presque de quoi marcher sur la tête à la fin de la journée ? Hier ma compagnie est allée se mettre en chantier dans un bois à 3 km d’ici où toute la journée, nous avons fabriqué des claies, fascines*et gabions pour utiliser dans les tranchées. Notre cuisine roulante nous suivait, car maintenant chaque compagnie a la sienne. Notre secteur est maintenant assez tranquille, il n’y a qu’au nord de Ar…. (sûrement Arras) que de temps à autre le canon tape sérieusement. Si seulement on pouvait finir avant l’hiver, mais notre idée ici est que nous y passerons encore la mauvaise saison, enfin on a toujours le temps de voir comment ça ira. Demain nous retournons aux tranchées de la même manière que la dernière fois. Je charge Hortense de donner le bonjour à tous ceux qui demandent de mes nouvelles et termine en vous embrassant tous de tout cœur.
Paul
Bagues
Mardi 29 juin 1915.
Bien chers Parents,
J’ai tout de même fini ce matin mon nettoyage et ce n’était pas peu de choses car nous étions sales, ah mais sales ! Pour cette bonne raison que dimanche soir, on a pris la route des tranchées du côté de M….M….* et qu’une grande partie de la nuit, il est tombé de l’eau, cette fois c’était pour creuser des boyaux jusqu’à 3 h du matin, à 7 h en arrivant ici et jusqu’à midi, j’ai piqué un de ces sommes qui compte pour quelque chose. Je suis allé au dessus de la tranchée chercher des fusées d’obus et quoiqu’il fisse nuit, j’en ai découvert une de 77 qui pourra faire plusieurs bagues. S’il avait fait jour, j’en aurais fait une provision, car les trous d’obus se touchent tous.
Je crois que nous y retournerons ce soir pour reprendre le même travail.
J’ai un camarade qui va peut-être faire venir son appareil photographique. Je ferai tout mon possible pour tâcher d’avoir ma photo.
Comme je vous ai écrit avant hier, je ne sais plus quoi mettre pour remplir mes quatre pages, au retour des tranchées, je vous dirai comment ça c’est passé.
En attendant, je vous envoie à tous mes meilleurs baisers.
Paul
* Il s’agit certainement de Mailly-Maillet. La censure interdisait à Papaul de citer exactement ou il était.
RONDE DANS LA NUIT (31)
RONDE DANS LA NUIT
-----------------------------
Dans le boyau Cellos, les hommes de la 4ème ½ section étaient assis dans diverses positions. PRACHET faisait du feu, et plaçait sur le papier allumé quelques brindilles de bois vert que lui apportait LEVEEL.
" Mais, voyons, PRACHET, lui dis-je, agacé, tu mets trop de bois humide! Tu va faire de la fumée, et certainement, les boches nous enverrons quelques marmites! "
" Ah, les gradés, ricana LEVEEL, y sont tous les mêmes! Toujours la colique… On peut tout d'même bien essayer de faire chauffer la soupe! "
" Tant pis pour Toi si on est marmités! "
Un agent de liaison arriva, expédié par le Lieutenant VOINIER, qui donnait l'ordre d'éteindre le feu…
Il n'avait pas fini de parler, qu'on entendit un long sifflement arriver sur nous. D'abord lent et sourd, ensuite plus rapide et plus aigu! Une forte explosion ébranla la tranchée, pendant qu'une pluie de pierres et d'éclats retombaient tout autour de nous. Toute l'escouade rentra bien vite à l'abri, en jurant après les boches.
Les hommes de soupe arrivèrent et posèrent les gamelles dans l'abri. Chacun se précipita à la distribution.
Après la soupe, les uns s'allongèrent sur les couchettes, les autres se préparaient à faire une partie de cartes.
" dépêchez-vous! GIROUD, amène ta couverture! BALLET prends une bougie! Mets-la dans l'anneau de ma baïonnette… DUPLAIN, c'est à toi de commencer… "
Et les cartes, sales et collantes, se mettent a glisser dans les doigts terreux, avec beaucoup de trichage! Couché sur ma couchette en fil de fer, je regarde en souriant mes quatre loustics faisant leur manille. La bougie,, collée sur la poignée de la baïonnette piquée dans le sol, projette sa pâle lumière sur les choses de terre et de bois qui nous entourent, et qui composent notre triste demeure souterraine… Aux poutres du plafond, pendent des équipements boueux, des épées baïonnettes à demi rouillées. Dans de petites excavations creusées dans les parois de terre, les hommes ont placés leurs gamelles et leurs grosses boule de pain biscuité.
Ah! ces heures passées dans les abris humides, où l'on étouffait, faute d'air! L'eau suintait goutte à goutte! Les rats dévoraient le pain dans les musettes! Les poux nous empêchaient de dormir! Il n'était pas rare, en s'éveillant, de s'apercevoir qu'un rat vous avait dévoré un morceau de capote, ou un fond de pantalon! !
Je me souviens, un soir, dans le Secteur de la Bolante, je faisais ma ronde dans mon secteur; Une nuit noire… on ne voyait pas à deux mètres devant le bout de son nez! J'avais placé mes sentinelles ainsi: P.P.17: LEVEEL et LASSERRE. – P.P.16: HERBRECHT et GIROUD. – P.P.15: GOUSSAY et DUCHESNE – P.P.14: BALLET et GRAND. – A l'entonnoir, se trouvait BAYLE et un nouveau de la section, DIEULANGARD, avec DUPLAIN comme fusiller-mitrailleur.
La nuit était d'un calme effrayant! Pas un coup de feu! Pas une fusée éclairante! Je vais à P.P.13; je m'assieds cinq minutes sur la banquette de tir, et je cause avec NOGARO et BILLET, de la 3ème section. Comme le poste est à ciel ouvert, il est renommé pour sa tranquillité! Je continue ma ronde, et me glisse dans le boyau couvert menant à P.P.14. J'avance à tâtons dans le boyau souterrain. Je trouve BALLET et GRAND inquiets. BALLET tremble.
" Qu'y a t'il, BALLET? Q'avez-vous? "
" Je crois bien que les boches sont au dessus de notre têtes! On entends du bruit! "
" Oui, chuchote GRAND, on dirait qu'on traîne des perches! "
J'écoute un moment: On entend, en effet, remuer au dessus de nous! Je rassure les deux guetteurs, et je quitte ce poste. Arrivé dans la tranchée, j'entends remuer dans le réseau… Je m'arrête… Une respiration rauque en haut de la tranchée… Je sens la frousse qui m'attrape… Ces deux imbéciles-là, avec leurs bêtises, m'ont fichu le trac! Je suis là, adossé à la paroi de la tranchée, n'osant ni avancer, ni reculer, et pourtant, je suis armé d'un pistolet Ruby à huit coups! Et d'un pistolet lance-fusées chargé d'une fusée éclairante! Je pensais:
" C'est un boche qui est là, couché sur le parapet! Il me guette, et quand il me verra
bouger, il me lancera une grenade sur le citron… "
Des bruits dans les réseaux… Une pierre roule dans la tranchée… Je fais plusieurs pas à droite… Si c'était une grenade? Un sac à terre s'écroule… Je me fais le plus petit possible, et je crie: " Qui vive? Où je fais feu! … Rien… pas de réponse… Je sors mon pistolet de l'étui, je vise une silhouette noire sur le parapet, et je presse deux fois sur la gâchette. Deux détonations claquent dans le silence de la nuit… Rien… Si… Une boîte de conserves, vide, tombe… Je prends le pistolet lance-fusée de la main gauche, et tire en l'air…
A la lueur de la fusée qui monte, j'aperçoit un énorme rat qui se sauve, effrayé… Cette maudite bête m'a flanqué une sacré frousse! Le Sergent SCARONI arrive en courant.
" C'est vous, ARVISENET? Qu'y a t'il?"
" Rien, lui dis-je en riant, c'est un rat qui vient de me faire peur… " et je lui raconte ma frousse. SCARONI s'éloigne en riant. Je continue ma ronde, et vingt mètres plus loin, je rencontre l'Adjudant BRISSONNET qui fait sa tournée; nous causons cinq minutes, et après l'avoir quitté, la tête bien d'équilibre, j'arrive à P.P.16 DUPLAIN est assis devant son créneau, son fusil-mitrailleur en position sur le parapet. BAYLE me dit:" Je ne suis pas tranquille! J'ai entendu tousser sur le billard… Je crois bien que les boches cherchent à nous jouer une farce! "
Je descends dans le petit poste; j'arrive au fond du boyau… aucun bruit… le petit poste est à deux mètres d'un poste ennemi. J'avance lentement, le browning à la main. J'entends respirer fortement devant moi. Je fais encore deux pas et me jette dans un morceau de bois, ce qui me fait jurer de colère!
" C'est toi, ARVIS? Dis une voix… Tais-toi! "
" C'est toi, HERBRECHT? Qu'est ce qu'il y a ? "
" Les boches rôdent au dessus du poste! "
En effet on entends remuer. ( Le poste est souterrain, mais possède un créneau en fer permettant de voir par un petit trou tout se qui se passe en avant! )
On traîne des morceaux de bois sur nos têtes… Je regarde par le trou du créneau… Je vois passer une ombre devant, et le créneau bouge: un boche essaie de l'enlever! Je dis à voix basse à HERBRECHT et à GIROUD:
" Attention! Tenez bon le créneau! Ces cochons-là sont en train d'essayer de l'arracher pour nous jeter des grenades! "
Nous tirons le créneau à nous; on entends le boche jurer! Il doit avoir une perche avec un crochet, mais à nous trois, nous tenons bon! Voyant que le boche ne veut pas lâcher, je passe le canon de mon pistolet lance-fusée par le trou du créneau, et je lance une fusée qui vient éclater dans le poste ennemi.
"HERBRECHT, tire dedans! ! "
Vite se dernier décharge son pistolet automatique sur deux boches qui sont couchés en avant du poste, et qui tiennent le crochet! Nous les voyons très bien, à la lueur de la fusée! Les deux Fritz sautent dans leur trou… La fusée s'éteint… Nous en profitons pour enlever le créneau, et retirons la perche en vitesse…
" Tâchez de faire attention… Je continue ma tournée! "
" Oui, mais dépêche toi de nous faire relever, car on commence à en avoir marre! ! "
Je quitte mes deux camarades après cette deuxième aventure, sans me douter de se qui m'attends dans l'entonnoir…
Je vais m'asseoir à côté de BAYLE, et nous fumons une bonne pipe. Soudain, un sac à terre roule dans la tranchée… Je lève la tête, et, au même moment, je vois une silhouette noire sur le parapet. Je me lève: stupeur; le créneau en acier bascule et disparaît.
" Ah! Zut! Crie BAYLE; les boches qui s'sauvent avec mon créneau! ! "
Il prends des grenades et les jettent en avant de nous, après les avoir fait percuter sur une planchette! Elles éclatent avec fracas en avant de nous.
Un sifflement, et un objet vient tomber derrière nous sur le parapet! Nous nous jetons à terre; boum… une violente explosion! Des éclats nous sifflent aux oreilles, et, avant que nous ayons eu le temps de bouger, une demi douzaine de grenades explosent autour de nous! Heureusement qu'une tôle nous protégeait, sans cela nous étions fichus! DUPLAIN se relève en jurant après les boches. Soudain il se met à crier:
" Cochon… attends… M…. alors...
Il bondit sur le parapet, à la poursuite d'un boche il vient de lui enlever son fusil-mitrailleur!
" Mon trois-pattes!… ou j'te casse la gueule! ! "
Des détonations sèches claquent dans la nuit: ce sont des coups de revolver! BAILE et moi, nous prenons chacun un fusil, prêt à tirer… Des coups de fusil partent des postes allemand… des balles sifflent à ras du parapet. DUPLAIN arrive en courant, et saute dans l'entonnoir; il a son fusil qu'il remet en place, et il se met à décharger deux bandes de cartouches.
" pour calmer les boches " dit-il!
" Tu n'vois pas ça, dit-il! C'cochon-là qui s'sauvait avec mon trois-pattes! J'lui ai fichu un coup d'rigolo dans l'dos! Tu parle d'une culbute! Mais, mon vieux, j'l'ai échappé belle! !
Le lendemain, de P.P.16, on apercevait le cadavre du boche tué par DUPLAIN, étendu dans les barbelés.
Une attaque en Argonne (30)
UNE ATTAQUE EN ARGONNE
------------------------------------
La nuit venait lentement.
Après la soupe du soir, j'avais préparé le tour de garde de ma demi-section, et expédié mes premières sentinelles, quand le Capitaine PECHINE , commandant le Bataillon, arriva:
" bonsoir, ARVISENET, ça va par ici? "
" oui mon capitaine. "
" Mes amis ce soir, il faudra veiller, car on craint une attaque allemande sur P. P. 16. Tout le monde à son poste, au premier signal! "
Sur ces mots , le Capitaine continua sa tournée.
Ce soir, en effet, le secteur paraît agité. Dans le grand bois, les coups de fusil des sentinelles semblent plus rapprochés. Les hommes, énervés par cette fusillade continuelle, vont et viennent d'un créneau à l'autre, inquiets.
Je visite les petits postes. L'Adjudant BRISSONNET arrive.
" Mon Adjudant, je crois qu'il n'y aura pas assez de munitions! "
" Envoyez quatre hommes en chercher! Avez-vous assez de fusées éclairantes? "
" Oui, mon Adjudant, mais nous avons peu de grenades, et il faudrait une caisse de V. B. ( grenades Viven Bessières. )
Une demi-heure après, toute la tranchée est prête. Les grenades Citrons, placées dans les boîtes des grenadiers, les sacs de cartouches partagées. Je mets un homme de confiance, DUPLAIN, au boyau Saumur pour l'obstruer avec des chevaux de frises, si nous sommes obligés de reculer.
Soudain, de tous les côté du bois, éclate une vive fusillade. Les hommes surpris, se précipitent au créneaux; ce sont les allemands qui tirent; des milliers de balles sifflent au ras de la tranchée. La fusillade augmente d'intensité… La terre saute… Les grenades éclatent… Une fusée rouge et verte décrit sa trajectoire, au moment où une explosion terrible se fait entendre sur notre droite. La terre tremble sourdement. Dans la direction de Boureuilles, les mitrailleuses crépitent, et des fusées françaises réclament le tir de barrage, qui se déclenche de suite.
" Tout le monde à son poste! Les boches ! ! "
" Deuxième section, crie BRISSONNET, dans le tumulte.
Feu par salves, et visez bien….. joue….. feu….. chargez….. joue….. feu….. "
Les feux de salves déchirent l'air. Des cris se font entendre vers la tranchée allemande. La fusillade fait rage. Aux feux de salves, a succédé le feu à répétition.
" ARVISENET, crie l'adjudant, demandez le barrage! "
Dans la fumée , je prends mon pistolet, et je glisse dans la culasse, en tremblant, une cartouche à feu rouge. Je lève mon arme vers le ciel, et je tire… L'étoile rouge monte et éclate à cent mètres au dessus de nous. Immédiatement, je fais partir une fusée blanche à six étoiles. Au même moment, des grenades éclatent autour de nous. Il y a des blessés. J'entends crier. Je me précipite vers mon escouade, qui commence à fléchir:
" feu de barrage … A la grenade… "
Et je lance une fusée éclairante à parachute. A la lueur de la fusée, je vois deux corps étendus.
" Quels sont les blessés? "
" Caporal SABATHE, et DIOULOUFAY, de la 8ème escouade "
Les mitrailleuses crépitent de plus belle. le tir de barrage se déclenche… Les 75 mm. passent en rasant le parapet, pour aller éclater, avec fracas, sur les lignes ennemies.
On ne s'entends plus dans le vacarme des explosions! ! Sur la droite, les boches ont sauté dans le petit poste. Moment d'affolement… LEVEL veut se sauver avec GRADELET. Le petit Caporal BAYLE les fait rester à leur poste, et fait venir quelques hommes en renfort. ( le P. P. n'était plus occupé depuis le début de l'attaque ) Le Lieutenant VOINIER arrive, tout affairé, revolver à la main, le casque de travers:
" mon lieutenant, les boches sont à P. P. 14 "
" Bien! Faites boucher la tranchée d'accès avec des sacs à terre et des chevaux de frises!"
Surpris par la nouvelle que l'ennemi occupe P. P. 14 les hommes manifestent une vive inquiétude! On sent un fléchissement de la volonté. La peur est là, qui les guettes… il suffirait d'un lâche pour mettre en fuite toute la Compagnie!
" Nom de D… hurle le Lieutenant, tirez donc… restez au créneaux… Le premier qui s'débine,
je lui brûle la cervelle! "
" Mon lieutenant, hurle TOUNOU, la droite vient d'être enfoncée! ! "
" Faites un barrage à la grenade! Je vais demander du renfort et faire déclencher un tir de 75 mm. sur ce point… "
Sur la Compagnie .. A .. Les boches, profitant d'un moment de panique, avaient sauté dans la tranchée, et ils avançaient, repoussant le … Infanterie qui se trouvait là. Un sergent de la 7ème Cie de droite, aidé de quelques hommes, empoigna des sacs à terre qu'il entassa à un coude du boyau, pour le boucher.
" Allons! Dépêchez-vous! Les voilà… "
Un jeune poilus de la classe 1916, un enfant presque ( son nom m'échappe aujourd'hui! Après dix ans, on perd la mémoire, et les noms des camarades font défaut! ) à genoux sur le mur de sacs à terre, épaulant son fusil, se met à tirer sur l'ennemi qui arrive par le boyau du Petit Poste, jusqu'à ce qu'une balle en pleine tête lui fracasse la cervelle! Il tombe sur le parapet de sacs à terre! Le Sergent entasse des sacs par dessus son cadavre, et la lutte continue…
Les allemands, a quelques mètres de là, criblaient le rempart de balles et de grenades, jusqu'au moment où une contre-attaque de la 10ème Cie rétablissait la situation.
Les pertes, à la Section, étaient assez grandes pour le bombardement que nous avions subi! LASSERRE, blessé – GRAND, commotionné – SABATHE, DIOULOUFAY, BESNARD, IRLES, XEMAIRE, BOJIN grièvement blessés. Huit hommes hors de combat, sur quarante! ! Enfin, le principal, c'est qu'il n'y est pas eu de tués!
--------------------------------------------------
Travail aux abris (14)
23 juin 1915
Bien chers Parents,
Je commence ma lettre après une alerte qui vient d’avoir lieu. Il est trois h environ, tout le monde était sur le flan en train de roupiller pour nous reposer des 35 à 40 km que nous avons faits cette nuit quand on est venu nous avertir que dans un quart d’heure il fallait être sur les rangs, puis une fois tout le monde prêt, l’ordre est venu de rentrer. On me dit maintenant qu’un nouveau rassemblement aura lieu à 4 h, est-ce pour aller ailleurs ?
Le départ a eu lieu hier au soir vers 4 h, on nous a fait prendre des matériaux pour les transporter dans les tranchées boches qui ont été prises par nous dernièrement ; Ah les pauvres tranchées qu’est-ce qu’elles ont pris, il y en a eu du travail pour les remettre en état. Les boches savent tout de même bien les creuser, ils font des gourbis qui sont creusés à 5 m sous terre où ils sont parfaitement à l’abri des bombardements. Cette nuit ils nous ont laissé travailler tranquilles, à 4 h 30 nous étions de retour. Le régiment est toujours en réserve.
J’ai reçu une lettre de Marius qui me dit encore de me faire photographier. Je le ferais avec plaisir, mais cela m’est impossible, où trouver un photographe ? Je ferai tout mon possible pour vous procurer ce plaisir.
24 juin.
Le départ n’a pas eu lieu hier soir, mais il peut arriver d’un moment à l’autre. Aussi nous sommes en cantonnement d’alerte, c’est à dire toujours prêts à partir, il n’y a qu’à mettre son sac au dos et en route. J’en profite pour raccommoder tout mon bazar et faire ma volumineuse correspondance. Je vais répondre à l’oncle François et à Monsieur Janique qui l’un et l’autre m’ont envoyé une carte hier.
Joseph, n’a pas répondu à ma dernière lettre depuis qu’il est au régiment, on ne s’est encore écrit qu’une fois. Je vais lui envoyer une lettre aujourd’hui et lui passer quelque chose à ce sale bleu.
Je pense que vous avez reçu ma dernière lettre où je vous demande un paquet, je l’ai terminée en vitesse car on les ramassait au moment même
J’espère recevoir ce soir une grande lettre d’Hortense et termine ma lettre en vous embrassant comme je vous aime.
Paul.
Il cache ses misères (13)
Dimanche 19 juin 1915
Bien chers Parents,
J’espère que vous avez reçu ma carte que je vous ai envoyée il y a trois jours. Je ne vous donnais pas grands détails, car on ramassait les lettres au moment où j’écrivais. Donc, on nous avait fait démarrer l’autre jour, pour aller travailler aux tranchées, où nous arrivons à la nuit en passant par Mailly. Maillet qui quoique à la portée des pièces boches, n ‘a absolument pas souffert ce qui m’a fort étonné. Notre travail était de transporter des fils de fer barbelés aux premières lignes. Toute la nuit, les marmites ont fait un formidable chambard, c’est la première fois que je vois l’artillerie bombarder ainsi des positions pendant la nuit. Un seul obus est tombé sur un groupe qui creusait un boyau tuant 2 hommes et en blessant 7. Vous voyez donc que tant que l’on ne montre pas son nez au-dessus de la tranchée, l’obus peut tomber à 2 mètres sans vous faire le moindre mal que de vous couvrir de terre. Demain nous y retournons, c’est un peu dur à cause du sommeil qui nous prend pendant la marche du retour, mais nous pouvons toute la journée qui suit roupiller sur nos excellents lits à plumes. Ne vous faites absolument pas de bile à mon sujet, jamais je n’ai autant rigolé, ni peu fatigué que depuis notre séjour dans le Nord. Nous sommes une bande joyeuse à qui le temps ne dure guère à commencer par les plus vieux qui sont certainement les plus enfants. Puis le service n’est pas dur maintenant 3 h d’exercice par jour et une petite marche de 12 à 15 km et c’est tout, on en parlait justement hier au soir avec Guillard qui me disait, que pendant que nous passions tranquillement notre temps à boire un litre ensemble, vous deviez bien à tort vous faire du mauvais sang pour nous. Ce n’est plus du tout comme à Reims où il nous fallait prendre notre tour de tranchées.
Comme on ne trouve pas grand chose dans le patelin, un petit colis postal de 3 ou 5 kg me ferait plaisir, vous pourriez y mettre quelques conserves, du gruyère et du roquefort et ce qui me tente aussi une petite fiole d’eau de vie, 2 paires de chaussettes et du petit papier à lettre comme celui-ci. Pas d’alcool de menthe, ( j’en ai ) ni de chocolat j’en trouve ici pas trop cher.
Cent mille baisers à tous, on ramasse les lettres.
Paul
Premières pertes (29)
PREMIERES PERTES.
------------------------
La relève descendante est partie. Tout est calme et silence. Ma demi-section est de garde au Peti-Poste 13, au P. P. 18, au P.P. 14, 5ème escouade, Caporal PARIS. – 6ème escouade, Caporal CASSIN. – 7ème escouade, Caporal VATTIER. – 8ème escouade, Caporal BEINEX. Ces trois dernières escouades occupent, la première, un entonnoir, et les deux dernières, ma demi-section, P.P. 14 – 15 – 16 – 17. -
Je fais ma tournée de secteur, au clair de lune; pas un coup de fusil, pas une fusée! Du poste 14 au poste 15, la tranchée est très large, et, dans un endroit, paraît être repérée par l'ennemi, car le parapet est éboulé. Une sentinelle est là, debout sur la banquette de tir, une couverture sur les épaules, le fusil au créneau. J'avance, je reconnais DONZE, un Jurassien de mon escouade, bon gars:
" Eh bien, DONZE, qu'y a t il de neuf? "
" Rien, Fritz travaille dans les réseaux, mais je vois rien! "
Je continue mon chemin; visite P. P. 15. De ce poste à P. P. 16, la tranchée est très étroite! P. P. 16 à P. P. 17, tranchée bouleversée. Les torpilles doivent tomber dru par ici; aussi, ma tournée finie, je retourne vers DONZE. Il est trois heure du matin. Je ne suis relevé qu'à six heures, aussi, je m'assieds contre un merlan, sur la banquette. La lune vient de se cacher, et la nuit est noire. Une fusillade crépite de temps en temps, sur la gauche du secteur. Demain, peut-être, on lira sur le communiqué: " Au Four de Paris, par nos tir de mitrailleuse, nous avons repoussé une attaque allemande sur un de nos petits poste."
Sur notre secteur, calme partout… pif… paf… Une balle boche tape dans le parapet! C'est Fritz qui fait son carton. DONZE de l'autre côté du merlan, tire deux coups de son Lebel pour faire taire le boche.
Accoudés aux créneaux, ou assis sur la banquette de terre, le corps roulé dans une couverture boueuse, les hommes qui ne sont pas de garde sont plongés dans un sommeil profond, terrassés par la fatigue. Les sentinelles sont placées tous les trente mètres; Elles ont rabattu leurs couvertures sur leur tête, et les mains dans les poches, devant le créneau, comptent les heures. D'autres, creusent dans la paroi de la tranchée un trou, pour se mettre à l'abri des balles de fusants.
Plus loin, au détour du boyau, BALLET et GIROUD, courageux, essaient péniblement d'enlever la boue du boyau.
Je me lève, et à la lueur d'une fusée, regarde l'heure… ma montre est arrêtée; je me dirige vers DONZE, a qui je demande l'heure:
" Trois heures ½! " – Je regagne mon coin, et m'installe pour continuer ma garde; j'entends un sifflement: je n'ai que le temps de jeter à plat ventre sous une tôle blindée! Un choc sur le parapet! Une lueur fulgurante! Une explosion stridente! Un cri de l'autre côté du pare-éclat! Des éclats tombent en sifflant. Une fumée âpre me prends à la gorge. Je me précipite vers DONZE.Il vient d'être blessé par l'explosion d'une bombe à ailettes.
" Tu est bien blessé? "
Il ne répond rien! A la lueur des fusées, je vois sa joue gauche fendue. Le sang coule par la blessure.
" Ce ne sera rien! Allez, file à l'abri prendre tes affaires, et sauve toi au poste de secours! "DONZE ne se fait pas répéter l'ordre deux fois ! !Je vais à l'abri de la section, et je réveille HERBRECHT qui dort à poings fermés!
"Edmond…… "
" Hein!… Quoi, t'as pas fini de m'embêter? "
" Lève toi tu prends la garde! "
" Déjà! Non mais, sans blague, ce n'est qu'a cinq heures! "
" Non, dégrouille-toi! DONZE vient d'être blessé! "
" C'est pas grave , au moins? "
HERBRECHT se lève, réveillé complètement, et va prendre la place de DONZE.
" ça sent pas bon ici, mon vieux cabot! J'crois bien qu'nous sommes dans un sale secteur! ! "
Je fais ma ronde, car je suis certain de trouver des sentinelles endormies. En effet ça n'rate pas, et si un officier passait , ce serait le conseil de guerre pour les pauvres diables, terrassés par une nuit blanche!
Le jour se lève lentement. Je vais pouvoir aller dormir un peu. C'est BAYLE qui me remplace. Je vais aller m'allonger dans un abri; j'ai quatre heures de repos à prendre!
------------------------------------------------------------------------------------------
Le long de la tranchée, quelques hommes, assis sur la banquette de tir, creusent avec un soin minutieux, dans des fusées d'obus, de petites bagues en aluminium. D'autres aplatissent sur une pierre, une ceinture d'obus en cuivre, pour en faire un coupe papier, ou bien polissent une grosse fusée de 210, pour la transformer en encrier presse-papier!
Je viens de terminer ma deuxième garde, et en attendant la soupe, assis sur une pierre, je fume une bonne et délicieuse pipe, en regardant les volutes de fumées bleue monter en haut de la tranchée.
A côté de moi, BARROT est étendu sur la banquette, enroulé dans sa couverture crasseuse. Un peu plus loin, HERBRECHT, GIROUD, et LASSERRE font chauffer la soupe qui vient d'arriver. GRAND, IRLES, GINESTET, DUPORTAIL et Cie, jouent aux cartes, en attendant le moment de manger. Ils se lancent des plaisanteries qui les font rires aux éclats.
L'agent de liaison vient d'apporter les lettres; toute la section se précipite; les hommes se présentent, mais il n'y en a pas pour tout le monde!
Devant le gourbi, quelques hommes lisent les lettres qu'ils déplient délicatement, de leurs gros doigts, salis par la boue… Lettres roses avec de petites écritures de jeunes filles… Lettres de la Fiancée ou de la Marraine… Lettres des Parents, d'où sort, parfois, un billet de cinq francs.
------------------------------------------------------------------------------------------
J'avais un bon vieux à mon escouade, BARROT, un peu timide, mais très gentil. Je ne lui faisait des remontrances que pour son imprudence! Ce soir là, il était de garde à P. P. 15. Etant de service dans la tranchée, et inspectant les petits postes, je le trouve le fusil à la main, et tout souriant:
" Qu'y a t'il BARROT, tu a le sourire, ce soir! "
" Oh! Je viens de repérer un boche qui montre son nez dans le créneau en face. S'il continue, je lui colle une balle dans l'citron! "
" BARROT, reste tranquille! Ne fais pas de bêtise. Tu est par trop imprudent! "
Sans me répondre, il retourne à son créneau. Je m'assieds un moment sur un tas de sacs à terre, et je prépare mon compte rendu pour le Lieutenant. Soudain, je vois BARROT prendre son fusil, monter sur la banquette de tir, épauler en vitesse… Une détonation claque… Un cri dans la tranchée ennemie! BARROT se retourne en riant!
" Caporal, encore un qui a son compte! " … Pif… Paf… Un coup de feu part de la ligne ennemie; BARROT porte la main à sa poitrine, et vient tomber à mes pieds. Je me précipite vers lui; je le soulève; ses yeux se ferment! Il a reçu une balle en plein cœur, tué raide… un guetteur ennemi vient de venger son camarade…
Je cours à l'abri chercher BALLET pour prendre la place du mort. LEVEL et HERBRECHT le transporte sur un brancard jusqu'au poste des brancardiers.
C'est la guerre! Secteur calme… Les hommes sont imprudents, et se font tuer bêtement!
--------------------------------------------------








