LA BATAILLE DEVANT SOUVILLE.

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Récit officiel de la  Bataille du 23 juin par le Capitaine Henry BORDEAUX, de l'Académie Française, dont le frère, le Colonel ( nommé Général ) BORDEAUX, commandait devant Verdun la 307ème B.I.

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La colline de Souville, depuis la perte de Douaumont et de Vaux, est notre principal rempart sur la rive droite. Souville perdu, il n'y aurait plus, pour protéger Verdun, que la côte  de Belleville St Michel. On accède à Souville, au Nord, par les pentes boisées de Vaux-Chapitre, bouleversées par tant de bombardements et de combats. Ces pentes sont tenues, depuis huit jours, par les deux Régiments de la brigade BORDEAUX, 405ème R.I. et 407ème R.I.

            Au moment de l'attaque, c'est le 407ème  qui tient la ligne. Très éprouvé, il a reçu, à sa gauche, l'appui de quelques compagnies du 405ème. Le Colonel ALLAIN a son P.C. à la carrière, bien connue de tous ceux qui ont visité cette région dévastées! Les débris de la première ligne sont refoulés par les régiments allemands.

            A droite, le Bataillon FORZY parvient à conserver l'appui de sa droite, de sorte que la liaison soit maintenue avec la troupe voisine, circonstance qui contribuera grandement à sauver la situation!

            Mais à gauche, un vide s'est produit, où les allemands pénétrèrent, prenant à revers une partie des nôtres. Ceux qui ne sont pas tués ou fait prisonniers, se replient à travers les trous d'obus et les arbres brisés… A ce moment, les allemands tiennent la victoire de bien près! S'ils réussissent sur Souville, comme sur Thiaumont et sur Fleury, Verdun est en grand danger!

            Une heureuse contre-attaque va tout sauver.

            Le Commandant de la Brigade a donné toutes les forces dont il dispose, et par surcroît, l'énergie qui l'anime!  Le Colonel ALLAIN, voyant le repli, arrête quelques mitrailleuses, les fait mettre en position à côté  de son poste de la Carrière, et donne l'ordre de tirer. Un temps d'arrêt se produit; les allemands ne sont plus qu'à cent mètres! Dans ce réduit de pierres sèches et de cavités, qui s'appelle " la Carrière ", le Colonel ALLAIN réunit rapidement une centaine d'hommes du Bataillon JOIGNERET; puis tous les employés présents de la C.H.R.: téléphonistes et signaleurs, dont les emplois sont devenus inutiles, car les postes, les lignes, les appareils, tout est détruit! Brancardiers, pionniers, cuisiniers, quelques blessés s'y joignent. A leur tête, se place le Lieutenant GUILLOT, officier pionnier, et le lieutenant téléphoniste HUGUENARD. " Allez-vous laisser enlever votre Chef? "   leur dit le Colonel ALLAIN. Le Lieutenant GUILLOT Joseph s'élance, en criant " En avant, Pour la France, et pour le Colonel! "

            Les deux groupes se portent vivement en avant… Le Commandant JOIGNEREZ, vieil officier qui était sorti de la retraite pour prendre part à la guerre, est tué… Le Lieutenant GUILLOT est tué… Mais le résultat est atteint! La vague allemande se retourne, se replie, et parcourt 300 mètres, avant  de se reformer, face en avant. Verdun est encore une fois sauvé! Par le 407ème R.I. ! ! !

            Depuis le 22, toute liaison par téléphone ou par signaux optiques, était rompue, et toute observation rendue inutile. Au fort de Souville, d'admirables observateurs, deux fois murés par le bombardement sous leur abri de quelques poutres, avaient été écrasés! Le ravitaillement ne parvenait plus aux troupes. La faim, la soif surtout, ajoutaient leurs tiraillements au supplice des défenseurs, et  cependant, ceux-ci ont tenus! !

            Trois jours après, le 26 juin, le 348ème R.I. relevait le 407ème. Une patrouille vit soudain s'approcher lentement, dans l'ombre, une forme humaine! Tantôt elle rampait en tâtonnant, d'un trou d'obus à un autre,; tantôt elle se dressait, en haute stature. Elle s'accrochait  aux troncs des arbres brisés, proférant des appels et des plaintes en français. On s'approcha… C'était le Capitaine BOUHERET. Un Capitaine de 24 ans, atteint le 23, d'une balle qui lui avait traversé la tête en arrière des yeux! Il était demeuré à terre, entre les lignes; au bout de soixante heures, revenu à lui, et poussé par un heureux instinct, il s'était dirigé de notre côté… Il était aveugle, mais sauvé! ! Son régiment, le croyant perdu, allait célébrer un service funèbre pour son repos! Proposé pour la Légion d'Honneur, il reçut la croix à l'ambulance où il fut transporté…

            La journée du 23 juin 1916 a été l'une des plus dures et des plus périlleuses, et la plus terrible de toute l'âpre et longue Bataille de Verdun.

                                                                                                             H.BORDEAUX

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